vendredi 22 mars 2019

Dans le faisceau des vivants - Valérie Zenatti


Dans le faisceau des vivants

Valérie Zenatti
 


Bonjour à toutes et à tous,
 
Aujourd'hui, un essai primé la semaine dernière par la Prix littéraire France Télévisions, catégorie essai. Dans cet essai en forme d'hommage, l'auteure nous parle de son rapport presque père-fille avec l'auteur israélien disparu l'an dernier, Aharon Appelfeld, dont elle était la traductrice en France.
 

A. Caractéristiques du livre



Titre =  Dans le faisceau des vivants
Auteur = Valérie Zenatti
Edition - Collection = Editions de l'Olivier

Nombre de pages = 153 pages

Date de première parution =  2019
 
Note pour le livre = 13 / 20

 
B. Description de l'œuvre sur la quatrième de couverture
Leur relation n'était pas seulement celle d'un romancier et de sa traductrice, c'était aussi celle de deux amis qui se parlaient sans cesse.
 
De quoi parlaient-ils ? D'écriture, de langues, d'amour, d'animalité, d'enfance. de la terreur d'être traqué.
 
Ils partageaient également quelques silences.
 
Lorsqu'il disparait en janvier 2018, la jeune femme ne peut se résoudre à perdre cette voix dont l'écho résonne si puissamment en elle. Après un temps de sidération, elle cherche à la retrouver, par tous les moyens. Sa quête la conduira jusqu'en Ukraine, à Czernowitz, la ville natale de l'écrivain. Il pourra alors prendre sa place, dans le faisceau des vivants.


C. Mon avis sur le livre

Ce livre est un hommage touchant à l'auteur Aharon Appelfeld. L'auteure nous emmène au sein de son processus de deuil de celui qu'elle considérait comme un père, de l'annonce de la mort de l'écrivain, jusqu'à un pèlerinage sur les lieux qui ont marqué l'enfance de l'auteur en Ukraine, avant la Seconde Guerre mondiale et la déportation des Juifs.
 
Ce livre est extrêmement émouvant et nous vivons le deuil de l'auteure, comme s'il s'agissait de notre propre deuil. De plus, elle nous offre également une excellente entrée en matière dans l'œuvre de M. Appelfeld, pour ceux qui ne connaissent pas son œuvre.
 
Cependant, je vois deux écueils principaux à cet ouvrage : le premier est que je crois, à la lecture de cet ouvrage, que ce dernier n'est pas vraiment à la portée de tous, car l'écriture n'est pas forcément facile à suivre.
 
Second écueil : je pense que cet ouvrage ne peut intéresser que deux types de lecteurs : ceux qui s'intéressent à l'œuvre d'Aharon Appelfeld (dont je fais partie) et ceux qui qui parlent de la condition juive avant, pendant et après la Seconde Guerre mondiale.
 
Je pense que cet hommage (bien qu'émouvant) aurait mérité d'être plus accessible, c'est dommage !

D. Quelques bons passages du livre

Un petit bureau, une dernière page écrite, un stylo encore ouvert, des mots tracés à la main d'une écriture que je connais si bien, des lignes penchant de la droite vers la gauche, les derniers mots d'un écrivain sont déjà une relique, une adresse à ceux qui restent, ils ont sans doute la même importance que les millions de mots qu'il a écrits tout au long d'une vie mais ils prennent la valeur bouleversante de ce qui demeure interrompu et à jamais inachevé.  (p. 20)

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Lorsque nous nous sommes rencontrés, j'étais enivrée par le pouvoir des mots, lui, il s'en méfiait, affirmait qu'ils peuvent être trompeurs, menteurs, distordre la vérité pour la réduire à des paroles de pacotilles, même quand ceux qui les prononcent sont bien intentionnés, il martelait, Les idéologies ont perverti le langage...  (pp. 24-25)
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Chaque livre m'a accompagnée dans l'amour, la rupture, le ravissement, la plongée dans les eaux boueuses et claires de l'enfance. Chaque livre m'a dit quelque chose de moi, à un moment précis de mon existence, chaque livre a été une pointe de roche que je pouvais saisir pour me relever ou monter plus haut.  (p. 39)
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Je désire et redoute le prochain livre que je traduira sans lui, sans pouvoir parler avec lui de son rapport secret avec ses personnages, sans le tenir au courant de ma progression, des sentiments qui me traversent au fil des chapitres, jusqu'au point final, où une bénédiction inédite s'élève en moi, particulière à chaque livre, mais qui s'achève chaque fois de la même manière : merci d'être arrivée à ce jour.  (p. 43)

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On dit que je lui ai donné ma voix en français, mais ce n'est pas tout à fait ma voix, c'est la sienne que je porte en moi, et qui existe dans ma voix pour lui, pour le comprendre et le traduire, livre après livre, et pour toutes nos conversations silencieuses.  (p. 51)
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Il nous a appris que la plus grande des libertés consiste à ne pas se laisser enfermer dans les espaces tracés par les bourreaux, il fallait reprendre la main, écrire une histoire où les victimes ne seraient ni idéalisées, ni sanctifiées, mais retrouveraient un visage humain, celui où les traits redeviendraient mobiles pour dessiner la timidité, l'ambivalence, l'étonnement, la joie.  (p. 54)
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Son regard, les lueurs vives, graves et espiègles de ce regard, c'était sa langue précise, celle qui lui permettait de communiquer aussi bien avec les enfants qu'avec ceux qui ne parlaient pas ses langues.  (p. 57)
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Citation d'Aharon Appelfeld : La nouvelle permet de nombreuses possibilités, elle permet tout d'abord de condenser beaucoup, de capturer les sentiments, des sentiments très ténus, des évènements  qui nous sont arrivés à des moments différents, l'enfance qui a été comme absorbée elle aussi par une cellule.  (p. 62)
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Citation d'Aharon Appelfeld : On a tendance à considérer l'écrivain comme un être qui comprend le monde , mais il n'y comprend pas grand-chose,  c'est surtout quelqu'un qui le perçoit autrement. (p. 99)

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Si je pouvais me faire comprendre d'elle je lui dirais, Madame, vous avez le visage d'une femme qui existe dans un livre et qui est donc dotée d'une existence éternelle, n'ayez pas peur de mourir, on vous a déjà sauvée de l'oubli.  (pp 115-116)
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lundi 11 mars 2019

Corentine - Roselyne Bachelot


Corentine

Roselyne Bachelot
 


Bonjour à toutes et à tous,
 
Aujourd'hui, un roman-témoignage de toute beauté, écrit par une ancienne femme politique devenue aujourd'hui femme de médias et sociétaire des Grosses Têtes sur RTL, Mme Roselyne Bachelot, qui nous raconte, dans ce livre, l'histoire de sa grand-mère, issue d'une famille pauvre qui va gravir un à un les échelons de la société pour devenir une vraie dame.
 

A. Caractéristiques du livre



Titre =  Corentine
Auteur = Roselyne Bachelot
Edition - Collection = Plon

Nombre de pages = 208 pages

Date de première parution =  2019
 
Note pour le livre = 15 / 20

 
B. Description de l'œuvre sur la quatrième de couverture
Corentine ou l'histoire d'une revanche sur un avenir de malheur et de servitude.

En 1890, une petit fille naît dans une famille de paysans bretons au cœur de ces Montagnes noires où la misère pousse des milliers de gens à émigrer.

Ses parents vont la placer, alors qu'elle n'a que sept ans, chez un riche propriétaire où, disait-elle, elle peut enfin manger à sa faim.

À douze ans alors qu'elle ne parle quasiment pas le français, elle part comme domestique à Paris. Elle y connaît les humiliations, l'exploitation, le mépris, la violence d'un monde qui n'épargne rien ni personne.
 
Jusqu'au jour où un homme pas comme les autres frappe à sa porte. La malchance a-t-elle enfin tourné ?

Corentine était ma grand-mère. Une femme exceptionnelle qui m'a légué l'enseignement le plus précieux : savoir qu'il suffit de se battre pour transformer sa vie en destin.


C. Mon avis sur le livre

J'ai eu envie de lire ce livre, car j'aime beaucoup le personnage de Roselyne Bachelot, depuis qu'elle fait partie intégrante des Grosses Têtes sur RTL.

Dans ce livre, elle nous livre le destin de sa grand-mère qui, forte d'un caractère de battante, a pu braver toutes les difficultés pour essayer de mener la meilleure vie possible et de devenir une femme indépendante.

Même si le début du livre peut paraître quelque peu fastidieux, tout s'arrange à partir du moment où Corentine part pour Paris : l'écriture de Mme Bachelot devient plus fluide, l'histoire plus rythmée et il devient, à partir de ce moment-là, difficile de lâcher le livre.
 
De plus, grâce à l'appui d'écrits scientifiques et de détails historiques (notamment sur la Première Guerre mondiale) (dont les références se situent à la fin du livre), Mme Bachelot inclut la petite histoire de sa grand-mère au sein de la Grande Histoire de France (de la fin de XIXe siècle à la Première Guerre mondiale), dépeinte avec une très grande précision (notamment quand elle parle des conditions de vie de sa grand-mère, dans son enfance ou dans ses chambres de bonne ou encore des mœurs dans les relations patrons-bonnes ou les batailles de la Première Guerre mondiale), qui rehausse d'autant plus le plaisir de la lecture.

Un très bon livre (si l'on met de côté la première partie sur l'enfance de Corentine, un peu lourde au niveau du style), qui retrace un parcours d'exception sur lequel on pourrait sans hésitation prendre exemple dans les moments les plus difficiles de notre vie, car elle est la preuve qu'avec une certaine force de caractère, on peut passer au-delà de toutes les épreuves.

D. Quelques bons passages du livre

Son père et ses grands-pères, qui avaient fait leur service militaire, avaient certes appris quelques rudiments de la langue nationale mais ils répugnaient à s'en servir tant elle était associée à toutes sortes d'humiliations. Ils avaient en effet été l'objet des moqueries des sous-officiers qui les considéraient comme des demeurés.  (pp. 26-27)

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Le plus étonnant est que le grand-père de Corentine, en racontant cette misérable épopée (cfr. la guerre de 1870), ne conservait nulle rancœur de l'abominable trahison de la France et de la République, ne développait aucune revendication identitaire, ni n'espérait le moindre dédommagement. Il la racontait simplement comme si était inscrit, dans son histoire bretonne et dans son âme celte, une prédestination au mépris et à la misère qu'il convenait d'accepter sans rechigner...  (p. 28)
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La fillette a le sentiment de vivre dans un monde sans queue ni tête. Deux choses lui permettent heureusement de tenir, la certitude qu'un monde meilleur l'attend après la mort et la volonté de tout faire pour qu'un monde acceptable soit son lot sur cette terre.  (p. 55)
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Si elle avait pu se regarder dans une glace, Corentine aurait compris l'acrimonie et la rancune de Marie-Louise à son endroit. À quatre ans, elle a déjà cette beauté, cette fierté, ce regard droit sans arrogance qui en feront un être en suspension au-dessus de la trivialité et de la pauvreté de leur masure bretonne.  (p. 55)

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Corentine sait donc que l'école ne sera jamais pour elle et n'en conçoit ni regret ni amertume. D'une certaine façon, apprendre à lire et à écrire l'aurait coupée des siens. Se dévouer à sa famille, protéger sa mère, ses frères et sœurs, faire ses prières, obéir à son père, sa vie est devant elle.  (p. 59)
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Marguerite ajouta que les maîtres étaient justes mais exigeants, ce que Corentine traduisit par sévères, coléreux et peu enclins à l'indulgence.  (p. 79)
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À croire que ces bourgeoises ne puisaient justification à leur existence, avait pensé Corentine que dans le sentiment de supériorité que leur donnaient le fait d'avoir du personnel et la jouissance de commander des êtres humains réduits à un quasi-esclavage, petites gens terrorisées à l'idée d'être punies ou renvoyées sans explication ni dédommagement. Ces jugements humiliants étaient même prononcés alors que les intéressés vaquaient à leur service et encaissaient les propos désobligeants en étant priés de n'en montrer aucun déplaisir.  (p. 114)
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Un jour, pensait-elle, elle aurait une maison à elle. Où elle reprendrait tout ce qu'elle avait appris, se rendant compte que vivre d'une manière raffinée était parfois plus une question d'éducation que d'argent.  (p. 135)
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En quelques minutes, Corentine découvrait un fait qui jamais ne cesserait de l'étonner. Alors que, dans la domesticité d'une maison bourgeoise, les haines, les jalousies et les coups bas étaient incessants, elle allait découvrir dans cet atelier qui, d'ores et déjà, lui semblait pourtant une préfiguration de l'enfer, des amitiés et une solidarité rares. Des complicités qui lui permettraient de traverser ces nouvelles épreuves sans être emportée par le torrent d'une vie de désespoir.   (p. 192)
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samedi 2 mars 2019

Grégoire et le vieux libraire - Marc Roger


Grégoire et le vieux libraire

Marc Roger
 


Bonjour à toutes et à tous,
 
Aujourd'hui, un nouveau roman dont on a peu entendu parler dans les médias qui conte la relation particulière entre un vieux libraire, résident d'un EHPAD et un jeune cuistot de ce même EHPAD, qui deviendra son lecteur particulier.


A. Caractéristiques du livre


Titre =  Grégoire et le vieux libraire
Auteur = Marc Roger
Edition - Collection = Albin Michel

Nombre de pages = 234 pages

Date de première parution =  2019
 
Note pour le livre = 15 / 20

 
B. Description de l'œuvre sur la quatrième de couverture
Grégoire et le vieux libraire, c'est la rencontre inattendue et merveilleuse entre un adolescent et un vieux libraire. L'un n'a jamais aimé lire, l'autre a pour seule richesse sa passion pour les livres. Ce trésor enfoui, Grégoire va peu à peu le découvrir en faisant, chaque jour, la lecture au vieil homme atteint de la maladie de Parkinson. Et tandis qu'à la musique des mots celui-ci renaît, Grégoire s'éveiller à leur pouvoir mystérieux.
 
Dans cet hommage à la littérature et à l'amitié, on assiste émerveillé à la naissance d'un lecteur, à l'émancipation d'un jeune homme, et au bonheur retrouvé d'un passeur d'histoires.


C. Mon avis sur le livre

Voilà un livre destiné aux amateurs de mots et de lecture. Cette histoire de complicité entre ce jeune hermétique à la lecture et ce vieux libraire est magnifique et extrêmement bien écrite. On suit avec grand plaisir l'entrée progressive du jeune homme à tout faire dans le monde de la lecture, mais tout ce positif est contrebalancé par la vie, pas toujours marrante, des EHPAD. De plus, les différents mini-extraits nous donnent de nouvelles idées de lecture très intéressantes.
 
Le leçon principale de ce livre est : "Chacun a un livre qui lui correspond, même si certains pensent le contraire", car, au fil de sa prise de galon, le jeune Grégoire va être amené à diversifier ses publics et à découvrir toujours plus de genres littéraires.
 
Seul petit bémol pour ce livre : la fin et la dernière "mission" de Grégoire que je trouve tellement surréaliste et qui est racontée de manière tellement nébuleuse (en abusant notamment des descriptions environnementales) que je me suis parfois ennuyé dans cette dernière partie.
 
Donc, je recommande vraiment ce livre à ceux et celles qui aiment les histoires sur la transmission de l'art de la lecture et qui sont toujours à la recherche de nouvelles idées de lectures.

D. Quelques bons passages du livre

À peine un mois que je fais la lecture au Vieux Libraire, c'est plié, on m'appelle "l'intello". La meute est jalouse, chacun y va de son refrain.  (p. 34)

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Le livre est un chemin qui te conduit à l'autre et comme il n'y a pas d'autre plus proche de toi que toi, tu lis pour te rejoindre même si tu cherches à te fuir en le faisant, comme une sorte d'altérité autocentrée.  (p. 44)
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L'écriture n'est qu'une addition de repentirs.  (p. 50)
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Bonne année, Monsieur Picquier ! Bonne santé ! La chose à ne jamais dire en maison de retraite.  (p. 74)

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Considère la littérature comme un œuvre collective qui ne cesse de déferler d'elle-même en renaissant chaque fois de ses reflux. Si d'aventure, elle est en prise avec la vie, là, tu touches au chef-d'œuvre.  (p. 87)
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Le parc immobilier de la vieillesse est aussi déficitaire que celui des places en crèche. Faisons de la place. Mutualisons. Bébés, vieillards, même combat ! Unissons nos efforts. On appelle ça de l'"intergénérationnel". Regarde, ils ouvrent de plus en plus de maisons de retraite avec une crèche incorporée. En admettant que tu te décroches un emploi dans la petite enfance ou dans la grande sénescence, tu peux bosser toute ta vie en passant de l'une à l'autre sans changer de bâtiment.  (pp. 101-102)
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Silence EHPAD ! Pas de bruit, on meurt et pendant ce temps, de l'autre côté, à défaut de vivre, on trime.  (p. 137)
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Vois-tu, Grégoire, mourir en ayant des regrets, ce n'est pas confortable. Ca prend de la place dans un cercueil, les regrets.  (p. 172)
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