dimanche 3 juin 2018

Un si beau diplôme - Scholastique Mukasonga


Un si beau diplôme

Scholastique Mukasonga
 


Bonjour à toutes et à tous,
 
En ce début juin, toujours aussi caniculaire, je vous présente un livre d'une auteure que j'avais très envie de découvrir depuis qu'elle a obtenu le Prix Renaudot en 2012 pour son roman Notre-Dame du Nil, Mme Scholastique Mukasonga.

Dans ce roman, paru il y a quelques mois, l'auteure nous raconte son propre parcours, centrée autour de son fameux diplôme d'assistante sociale, obtenu au Burundi, après être partie du Rwanda, pour se protéger (car elle est Tutsi). Elle nous raconte son parcours scolaire, sa quête tumultueuse pour trouver un emploi et un logement au Burundi, son exil (volontaire cette fois) à Djibouti, son parcours (chaotique) en France où elle fut forcée de repasser son fameux diplôme d'assistante sociale, car celui du Burundi n'était pas valable en France et enfin le retour dans son Rwanda natal pour les commémorations du 20ème anniversaire du génocide. Une véritable odyssée, en somme.

Je vous présente donc le roman Un si beau diplôme de Scholastique Mukasonga.


A. Caractéristiques du livre


Titre =  Un si beau diplôme
Auteures = Scholastique Mukasonga
Edition - Collection = Gallimard

Nombre de pages = 186 pages

Date de première parution =  2018
 
Note pour le livre = 15 / 20

 
B. Description de l'œuvre sur la quatrième de couverture
Comment sauver son enfant d'une mort certaine ? Faut-il, comme le croit le père de l'auteur, faire confiance à l'école afin qu'elle obtienne un "beau diplôme" ? Ainsi elle ne serait plus ni hutu ni tutsi : elle atteindrait le statut inviolable des "évolués".

C'est justement pour obtenir ce certificat que l'auteur sera obligée de prendre le chemin de l'exil. Elle passera de pays en pays, au Burundi, à Djibouti puis en France. Tantôt les chances que lui promettait ce précieux papier  apparaissent comme une certitude, tantôt elles se volatilisent tel un mirage. Comme le lui avait dit son père, ce "beau diplôme" sera le talisman, toujours source d'énergie, qui lui permettra de surmonter désespérance, désillusions et déconvenues.


C. Mon avis sur le livre
J'ai beaucoup aimé ce livre. Malgré quelques longueurs par endroits, notamment dans les chapitres concernant sa formation initiale d'assistance sociale et la courte période qui a suivi, Scholastique Mukasonga nous livre ici un roman passionnant, très bien écrit, nous livrant un parcours absolument exemplaire et qui peut être un véritable exemple et un vrai message d'espoir pour ceux qui, comme moi, dans une moindre mesure, éprouvent des difficultés sur le marché de l'emploi, malgré un "si beau diplôme". Le livre en lui-même est si bien écrit qu'on a sans cesse envie de découvrir quelle sera la prochaine étape de ce que l'on pourrait appeler un vrai "voyage initiatique".

La seule chose que je pourrais reprocher à l'auteure, c'est le peu de pages consacrées à ses difficultés sur le sol français (une vingtaine sur 185). J'aurais aimé qu'elle rentre peut-être plus dans les détails, à l'instar de ce qu'elle a fait pour son parcours (chaotique) au Burundi.

Un livre que je recommande chaudement et qui peut être un vrai message d'espoir.


D. Quelques bons passages du livre

J'ai passé la moitié de ma vie à courir après un diplôme. Ce n'était pourtant pas une thèse de doctorat, de celles qui restent en chantier toute une vie et couronnent enfin une brillante carrière universitaire : non, ce n'était qu'un modeste diplôme d'assistante sociale.  (p. 11)

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"En tout cas, concluait papa, c'est ce papier, si tu l'as un jour et il te le faudra, idipolomi nziza, un beau diplôme, c'est ce qui te sauvera de la mort qui nous est promise, garde-le toujours sur toi comme le talisman, ton passeport pour la vie."  (p. 12)
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Sœur Mariette, la supérieure, exerçait sur l'école, élèves, professeurs, cuisinières, boys et boyesses, jardinier, gardiens de nuit, une autorité absolue. Elle n'avait pas besoin de parler pour se faire obéir - il me semble que je ne l'ai jamais entendue donner un ordre -, il lui suffisait, derrière le masque d'un sourire à jamais figé sur son visage, de diriger sur l'une ou l'autre des élèves ses petits yeux inquisiteurs pour que celle-ci se sente aussitôt coupable d'une faute qu'elle ignorait jusque-là avoir commise mais que, sans son omniscience, la sœur supérieure n'avait eu aucune peine à déceler. Nous étions prêtes à accepter sans protester toutes les remontrances tant nous étions persuadées que sa justice était infaillible.  (pp. 16-17)

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Ce livre, c'était Le Comte de Monte-Cristo. Je le lisais et le relisais. Je le gardais caché sous mon matelas comme le plus précieux des trésors. Les malheurs du pauvre Edmond Dantès me fascinaient. Reviendrai-je comme lui au pays ? Mais faudrait-il comme lui, devenu comte de Monte-Cristo, exercer vengeance ? Ces questions me dépassaient, mais, en attendant, l'école d'assistantes sociales devenait mon château d'If et il ne me restait plus qu'à trouver un abbé Faria et son trésor. Comment aurais-je pu deviner que mon trésor serait de pouvoir écrire ?    (p. 18)

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Pour un Rwandais, même en exil, le mariage est une chose trop sérieuse : cela ne concerne que secondairement sa personne, cela met en jeu toute sa famille et elle est nombreuse, tout son lignage.  (p. 33)

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Le jour tant désiré de la remise du diplôme arriva enfin. J'allais vraiment le posséder, ce fameux papier, ce serait le mien, à mon nom, rien qu'à moi, je pourrais le toucher, le déplier, le déployer sous les yeux des incrédules qui douteraient un instant de mes capacités. Ce serait ma sauvegarde, mon sauf-conduit dans les périls de cette vie, mon véritable passeport : la seule preuve que, quelque part dans le monde, j'existais.  (p. 47)
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Nous nous sommes séparées, la Mère rwandaise persuadée que l'étalage de ses richesses m'avait convaincue de la réalité et de l'efficacité de ses dons, et moi indignée des supercheries dont ses pauvres clients étaient victimes.   (p. 78)
 
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Ainsi, pendant cinq années - c'était le temps imparti au projet -, j'ai parcouru les collines de la province pour contribuer à améliorer les conditions de vie des mères et de leurs enfants. Ce fut pour moi une période heureuse pendant laquelle j'exerçai pleinement la profession que j'avais choisie. J'en ai gardé jusqu'à aujourd'hui la nostalgie.

J'avais retrouvé une foi indéfectible en mon diplôme.  (p. 100)
 
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Mes enfants grandissaient, leurs petits copains étaient français,  l'aîné entrait à l'école française. Je me refusais à leur parler en kinyarwanda. Ils me le reprochent amèrement aujourd'hui : "Maman, pourquoi ne nous as-tu pas appris le kinyarwanda ? Ne sommes-nous pas nous aussi rwandais ? Nous avons honte quand nous allons au Rwanda voir nos cousins et nos cousines. Que pensent-ils de nous ? Que nous méprisons leur langue ?" À cette époque  j'avais peur pour mes enfants. La langue est une identité, et cette identité, on me l'avait niée. Elle était devenue une menace de mort. Je voulais leur épargner cette menace qui semblait planer sur eux comme elle planait sur moi. Je voulais les éloigner de mes cauchemars. Je ne voulais pas qu'ils soient tutsi.    (pp. 105-106)
 
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Djibouti n'était peut-être pas un morceau détaché d'une autre planète, mais c'état pour moi un tout autre monde, une Afrique comme je n'aurais jamais pu l'imaginer.  (p. 113)
 
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Que le colonisateur français ne se soit pas employé à convertir les indigènes à la vraie religion me plongea longtemps dans le plus grand étonnement. Comment ! Les Djiboutiens ne sont pas catholiques, ils ont pourtant été colonisés comme tout le monde ! Au Rwanda comme au Burundi, le colonisation allait de pair avec l'évangélisation. Les croyances, les rites religieux traditionnels avaient été discrédités puis éradiqués. Leurs derniers adeptes avaient été persécutés en tant que sauvages, sorciers et empoisonneurs. Pour entrer à l'école, le certificat de baptême, emblème de l'homme civilisé, était obligatoire. La plus grave injure que l'on pouvait endurer était d'être traité de païen. [...] Comment les Djiboutiens avaient-ils fait pour ne pas être tous catholiques ? Il me fallut du temps pour comprendre l'islam et la laïcité à la française.  (p. 114)
 
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Je cherchais un poste d'assistante sociale ? Cette profession ne lui disait rien non plus. À Djibouti, on n'en avait pas vraiment besoin. Les femmes étaient toutes dévouées à leur mari, savaient faire la cuisine, élevaient correctement les enfants. Qu'est-ce qu'on pouvait leur apprendre de plus ? C'est vrai, quelques jeunes filles avaient été envoyées à Dakar pour une formation de six mois. Qu'est-ce qu'on leur avait appris de plus ? À faire le ménage ? Cela n'avait pas été très utile pour la République. Non, décidément, il ne voyait pas, même avec la meilleure volonté, comment m'employer.  (p. 117)

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Hélas, j'ai vite compris que la France des vacances, la France ensoleillée de juillet et août que nous parcourions de la Normandie à la Côte d'Azur, n'était pas la France du quotidien, celle de la recherche d'emploi : je n'avais pas réalisé que ce diplôme qui, au Rwanda et au Burundi, m'avait coûté tant d'efforts n'avait en France aucune valeur.  (p. 125) 

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Ecrire ne m'a jamais fait peur. J'ai toujours eu une préférence et une grande faculté pour ce mode d'expression. Face à u la feuille blanche, c'est une invitation à "vider son sac", comme un devoir accompli.  (p. 134)
 
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Je n'ai jamais supporté d'avoir à me dire "j'aurais dû". Je pensais que je n'avais rien à perdre, le seul risque, c'était de gagner.  (p. 135)
 
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En octobre 1993, j'entrai donc comme élève à l'IFTS d'Hérouville-Saint-Clair. J'étais la seule Africaine de ma promotion et la seule de l'établissement. Mes camarades avaient pour la plupart vingt ans de moins que moi et j'avais un peu honte, à la veille de mes quarante ans, de reprendre les cahiers, de me conformer au règlement scolaire, de me retrouver sur les mêmes bancs que celles qui auraient pu être mes enfants. Mais, malgré mon âge et en dépit ou à cause de mon exotisme, je n'eus aucun mal à m'intégrer. Au vu des résultats de la première année, on me propose de réduire mon temps de formation et de passer directement à la troisième et dernière année. Mais je refusai cet avantage : je voulais être titulaire d'un diplôme français à part entière, indiscutable. Je n'avais certes pas oublié le Rwanda, et il n'allait d'ailleurs pas tarder à se rappeler à moi dans l'horreur et le désespoir du génocide. (p. 142)
 
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Aujourd'hui encore, je déplie le carton jauni de mes diplômes d'assistante sociale, le burundais, le français, qui n'en font plus qu'un dans ma mémoire, ce diplôme que j'ai tant désiré et haï, ce diplôme que je croyais enfin posséder et qui m'échappait toujours, qui disparaissait pour réapparaître telle une grossesse nerveuse.
Et je n'ose pas me poser la question : n'y avait-il pas mieux à faire que de m'entêter à courir après un bout de papier ?  (p. 145)

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Moi qui croyais, grâce à l'écriture, avoir pris le dessus et le contrôle de mon histoire, la souffrance m'a ressaisie soudain, aussi vive, me semble-t-il, que vingt ans plus tôt, lorsque j'avais reçu  cette lettre qui me donnait la liste de trente-sept noms, ceux des membres de ma famille qui avaient été assassinés. Alors j'avais été incapable de pleurer, mais au milieu des miens, de cette foule porteuse d'un deuil qui est le contraire de l'oubli, j'ai pu pleurer avec les autres, avec tous ceux qui occupaient les gradins au-dessus, au-dessous de moi, avec le stade tout entier, j'ai pu pleurer en silence, laisser mes larmes couler, couler sur mes joues, ne pas les essuyer, les laisser mes caresser, me consoler, me laver de l'intérieur, de tout ce remords d'être encore là, vivante, m'appuyant sur tous ceux qui étaient là, à mes côtés, qui me soutenaient dans la même douleur pour ne pas s'effondrer.  (p. 152)
 
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Franchir le Nyabarongo, c'était quitter le monde des humains pour entrer dans celui où vous n'étiez plus qu'un inyenzi, un cafard.   (p. 155)
 
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