dimanche 27 mai 2018

Lettre à Jimmy - Alain Mabanckou


Lettre à Jimmy

Alain Mabanckou
 


Bonjour à toutes et à tous,
 
En cette fin mai caniculaire, je vous présente un des livres de mon auteur préféré, monsieur Alain Mabanckou, que je cherchais depuis longtemps en librairie et que j'ai eu le bonheur de trouver la semaine dernière au Furet du Nord de Lille.

Dans cet ouvrage, M. Mabanckou s'adresse, comme dans une lettre à l'écrivain noir américain James Baldwin décédé il y a 30 ans (20 à l'époque de la sortie du livre). Dans cette lettre, il nous parle de l'œuvre de M. Baldwin, de cette balance identitaire perpétuelle entre l'homme noir, américain et homosexuel, dans l'Amérique des années 60-70 et parle de faits historiques tels la décolonisation ou la lutte pour les droits des Noirs en Amérique.

Je vous présente donc le roman-essai Lettre à Jimmy d'Alain Mabanckou


A. Caractéristiques du livre


Titre =  Lettre à Jimmy
Auteures = Alain Mabanckou
Edition - Collection = Seuil   (Points Seuil en poche)

Nombre de pages = 175 pages

Date de première parution =  2007  (2009 en poche)
 
Note pour le livre = 16/ 20

 
B. Description de l'œuvre sur la quatrième de couverture
Comme James Baldwin, qu'il tutoie dans cette lettre en forme d'hommage, Alain Mabanckou est noir et écrivain. En découvrant Greenwich Village et le Paris Jazz, Baldwin a forgé une identité au-delà des communautarismes. L'acuité de son regard sur la société américaine est remarquablement mise en lumière par cet "expéditeur" complice, admiratif, et jamais complaisant.


C. Mon avis sur le livre
Ces dernières années, j'entends de plus en plus parler de l'écrivain James Baldwin, notamment grâce à la réédition de certaines de ses œuvres chez Stock ou encore grâce au documentaire I'm Not Your Negro de Raoul Peck, basé sur ses écrits. C'est donc peu de dire que j'avais hâte de lire ce livre, écrit, qui plus est, par Alain Mabanckou, mon écrivain préféré.

Dans le livre, divisé en trois grandes parties, l'auteur nous évoque, avec une grande sensibilité, la vie mouvementée de James Baldwin. Son enfance difficile avec un beau-père pasteur qui le trouvait "moche", son exil à Paris et sa vie en France. Dans un second temps, c'est son œuvre qui est évoquée, œuvre oubliée (ou méconnue) de beaucoup mais qui mérite d'être redécouverte. Enfin, Alain Mabanckou met en parallèle les opinions de James Baldwin, reflétée dans ses livres, et ses propres opinions, notamment sur la décolonisation, opinions qui méritent d'ouvrir un débat plutôt manichéen dans notre monde contemporain....

En bref, un ouvrage très intéressant qui met en parallèle deux géants de la littérature contemporaine qui ont le mérite d'ouvrir nos esprits pour avoir une autre vision de notre actualité et notre Histoire.


D. Quelques bons passages du livre

La photo est devant moi, accrochée au mur. Ce sont d'abord tes yeux qui retiennent mon attention. Ces grands yeux à fleur de tête que raillait naguère ton père, ignorant qu'ils questionneraient plus tard les âmes, perceraient la part la plus ténébreuse de l'humanité avant de se fermer à jamais, avec toutefois la volonté de poursuivre leur quête dans l'autre monde. (p. 11)

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Le Harlem dans lequel vous vivez est un amoncellement de taudis, le repaire de la prostitution, de la drogue, de la tuberculose, de l'alcoolisme, de la criminalité, et surtout le théâtre des exactions raciales les plus criardes - parce qu'elles se déroulent parfois sous les yeux de la police quand ce n'est pas celle-ci qui les commet ou en tire les ficelles dans l'ombre.  (p. 16)
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Dans ton enfance, tu as maintes occasions de voir à quel point ton père ton père se méfie du Blanc quel qu'il soit, quand bien même ce dernier nourrirait les meilleures intentions du monde. Pour David Baldwin, ce n'est pas uniquement le Blanc qui est mauvais : tous les Blancs le sont, sans exception.  (p. 23)

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Les raisons de ta rupture avec l'Église ? Tu les détailles dans La prochaine fois, le feu. Tu viens de comprendre que la religion telle qu'elle est présentée ne peut permettre d'atteindre l'amour du prochain, tout au moins pour les gens de couleur. La Bible sème un grand doute dans ton esprit : "Il me semblait que les hommes devraient aimer le Seigneur de façon désintéressée et non par peur d'aller en enfer. Je dus, à mon corps défendant, me rendre compte que des hommes avaient écrit puis traduit la Bible elle-même dans des langues que je ne connaissais pas, et déjà, les problèmes d'expression prenaient pour moi une terrible importance."   (p. 33)

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Ces fréquentations qui, d'après Leeming, ont probablement lieu à l'insu de David Baldwin, corrigent ainsi ta vision du monde des Blancs. Cette vision sera désormais fondée sur l'individu pris dans sa singularité, et non sur l'accusation systématique de tout un groupe. Tu refuses le syllogisme facile qui serait : un Blanc tue un Noir, Paul est un Blanc, donc Paul tue aussi les Noirs.  (p. 41)

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En 1948, âgé de vingt-quatre ans, tu songes à abandonner tout ce qui t'es cher, à quitter ton Amérique natale, parce que, selon toi, "il le fallait". En cela tu veux suivre la route tracée par les artistes et les écrivains noirs américains qui, excédés par les meurtrissures d'une ségrégation raciale érigée en système politique, ont "exporté" leur mouvement culturel, la Harlem Renaissance, à Paris afin de retrouver dans la capitale française et "dans l'excitation des cabarets ce qui les séduisait, jadis, à Harlem, le pouls vibrant d'un sang culturel neuf."   (p. 48)
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Tu admettras plus tard que tu souhaitais vivre dans un endroit où tu pourrais écrire sans avoir l'impression que quelqu'un te serrait à la gorge et la France devint ainsi le lieu de ton éclosion, le lieu où tu commenças véritablement à te battre en utilisant les armes qui étaient à ta disposition, celles que personne ne pouvait t'arracher : les mots.   (p. 50)
 
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Rencontrer les autres Américains te dévoile une réalité bouleversante : l'Américain blanc est aussi perdu que toi, et, au cours de vos discussions, chacun évite d'aborder le nœud du problème de la société américaine - la question raciale. Il est plus conciliant d'évoquer la beauté de l'avenue des Champs-Elysées ou de la Tour Eiffel...  (p. 52)
 
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Le texte commence par une charge contre le genre romanesque de l'époque, qui, selon toi, privilégie la morale à l'art. Dans le "roman d'opposition", comme tu l'appelles, l'auteur s'écrie, s'indigne contre ce qui est supposé être une abomination : l'esclavage, le racisme et toutes les injustices en général. Tu penses que cette indignation n'est pas sincère. Elle n'est qu'un étalage d'émotions. Or, c'est connu, on ne fait pas de la littérature avec de bons sentiments. Un roman très célèbre va alors te servir de cible principale : La Case de l'Oncle Tom.   (p. 60)
 
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Je veux privilégier, cher Jimmy, l'indépendance du romancier et je me méfie de la "littérature de troupeau". L'écrivain devrait toujours donner sa propre version de la condition humaine, même à l'opposé de la pensée unique et moralisante.  (p. 76)
 
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Si nous n'y prenons pas garde, l'auteur africain n'a plus qu'à attendre la prochaine calamité sur son continent pour commencer un livre dans lequel il blâmera plus qu'il n'écrira.  (p. 77)
 
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On m'objectera le devoir d'engagement, l'obligation de dire les plaies de l'Afrique, d'accuser  ceux qui tirent le continent vers le bas. Mais qu'est-ce que l'engagement si celui-ci conduit à l'effacement des individualités ? Beaucoup se dissimulent derrière ce masque pour nous donner des leçons, pour nous imposer une vision du monde où il y a aurait d'un côté les vrais fils d'Afrique, et, de l'autre, les ingrats - étaient entendus que ces derniers sont considérés comme les larbins de l'Europe. Par nature, je me méfie de ceux qui brandissent des bannières, et ce sont les mêmes qui réclament à cor et à cri l'"authenticité", celle-là même qui a plongé le continent africain dans ses tragédies.  (p. 77)


 
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L'opposition, si nous l'élargissons à l'engagement, devrait transformer le cri, l'émotion, l'exacerbation en acte de création détachable de son contexte temporel. Et c'est dans ce sens que le Cahier d'un retour au pays natal de Césaire ne prendra jamais une seule ride. À l'inverse, il me suffit d'ouvrir certaines œuvres de l'époque de la négritude pour constater combien elles n'ont pas résisté à l'épreuve du temps. Et si leurs rides sont profondes, c'est parce que les auteurs ont oublié que "l'opposition pour l'opposition" ne sera jamais un acte de création mais un bêlement sans lendemain.  (p. 78) 

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L'autre visage de la France s'impose alors : la France des "métèques", des réfugiés, des exilés, d'anciens colonisés. Les parias de la République, en quelque sorte. Parmi eux, il y a ceux qui ont combattu pour la France et qui attendant en vain leur pension ou ceux dont les parents sont morts au front et qui espèrent lire un jour le nom de leur ascendant dans les manuels d'histoire de la République française.

Leur présence ? Très "visible". Des mouches dans une casserole de lait. Et, dans leur voix, le murmure du désespoir.  (p. 93)
 
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La prochaine fois, le feu ouvre les portes à tous ceux qui veulent comprendre ta définition - si définition il y a - du Noir américain face à son compatriote blanc. Le rugissement qui s'élève des pages, le séisme que provoquent tes thèses, le crépitement d'un feu qui approche, sont autant de présages à considérer.  (p. 108)
 
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L'Amérique, une fois de plus, prêche la liberté, reproche au monde entier sa barbarie, alors qu'elle n'est pas en mesure de lutter contre les atteintes aux droits civiques les plus flagrantes sur son propre territoire. (p. 113)
 
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Sans doute les Noirs de France n'ont-ils pas encore pris conscience de cette "arme" qu'est l'indignation, prolongement de la posture de Gandhi, nouvelle forme d'action non violente. L'indignation telle que je l'entends, cher Jimmy, ne signifie pas l'extériorisation de la haine, encore moins le zèle que l'on déploie dans le dessein de vite réparer une injustice "par tous les moyens nécessaires", mais la mise à nu de l'évènement, dans une lecture cohérente et objective. Par conséquent, la faculté de réaction d'une communauté conditionne l'interprétation que l'autre fera d'une tragédie. Plus l'indignation d'une communauté est grande, plus elle a des répercussions sur l'ensemble de la société et, par ricochet, sur les autorités politiques.   (pp. 127-128)

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À certains égards, je dirais que la communauté noire de France est une illusion, qu'elle n'existe pas. Pour la simple et bonne raison que l'existence d'une communauté est le résultat d'une construction à la fois intellectuelle et historique. L'existence en France d'une communauté dite noire supposerait alors une conscience, je veux dire une autre conscience fondée sur d'autres logiques que celles de la couleur de la peau et de l'appartenance à un même continent ou à un espace plus vaste, la diaspora noire qui, d'ailleurs, de plus en plus, revendique sa singularité, son "identité de rhizome", comme dirait Edouard Glissant.   (p. 131)
 
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Jusqu'au dernier jour, jusqu'au dernier soupir, on t'entend frapper les touches du clavier de ta machine à écrire comme si tu souhaitais graver tes ultimes volontés, écrire la phrase que la postérité voudra bien retenir lorsqu'elle entendra évoquer ce nom qui peut-être ne lui dira alors plus rien : James Baldwin. (p. 135)
 
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Phrase de Michel Audiard : "Les Français m'agacent prodigieusement, mais comme je ne parle aucune langue étrangère, je suis bien obligé de parler avec eux." (p. 137)
 
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C'est dans le malheur qu'on découvre la profondeur des hommes.   (p. 140)
 
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Le sens de l'autocritique est une denrée qu'on ne trouve plus sur le marché. Ajouté à cela, l'absence d'une réflexion apaisée et objective mine encore la rencontre des peuples et ouvre un boulevard à la fameuse "concurrence victimaire".  (p. 152)
 
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