vendredi 11 mai 2018

Baroque sarabande - Christiane Taubira


Baroque sarabande
 
Christiane Taubira


Bonjour à toutes et à tous,
 
Aujourd'hui, une lecture un peu particulière, car il s'agit non seulement d'un essai, mais qui plus est, un essai écrit par une ancienne ministre, Mme Christiane Taubira. Dans cet ouvrage, elle nous présente sa vision de la langue française et de la littérature.

Je vous présente donc Baroque Sarabande de Mme Christiane Taubira.


A. Caractéristiques du livre


Titre =  Baroque Sarabande
Auteur = Christiane Taubira
Edition - Collection = Philippe Rey
Date de première parution =  2018
 
Note pour le livre = 14 / 20

 
B. Description de l'œuvre sur la quatrième de couverture
Dans cet ouvrage passionnant, Christiane Taubira rend hommage aux livres et aux écrivains qui l'ont façonnée. De son enfance à Cayenne - où les lectures des jeunes filles étaient sévèrement contrôlées - à aujourd'hui, les auteurs et les œuvres défilent : Aimé Césaire, Léon-Gontran Damas, Gabriel Garcia Marquez, René Char, Yachar Kemal, Simone Weil, Toni Morrison, et tant d'autres...

Eveil de sa conscience sociale par les romans engagés, découverte de la force de renouvellement de la langue, relecture de l'Histoire grâce à la pertinence de la littérature, convocation des auteurs au moment de ses grands discours politiques : Christiane Taubira raconte tout ce qu'elle doit aux infinies ressources des livres.

Car la lecture, cette "vie ardente", n'est-elle pas le meilleur moyen de conquérir sa liberté ?
 
C. Mon avis sur le livre
Via ce livre, je trouve que Mme Taubira nous prouve, une fois de plus, qu'elle aurait été plus dans son élément comme Ministre de la Culture que comme Ministre de la Justice...

Ce livre, très intéressant, alternant une prose explicative et une forme d'écriture plus poétique, par endroits, nous ouvre des horizons littéraires inattendus, et ce, en nous ouvrant aux littératures du monde entier. L'essai nous donne en effet envie de découvrir ces auteurs qui, pour la jeune génération (dont je fais partie), sont souvent inconnus.

De plus, ses réflexions sur la langue française (et sur les autres langues) nous obligent à nous remettre en question sur notre propre conception de la langue (que ce soit notre langue dite "maternelle" ou les autres langues), ce qui est une autre qualité indéniable.

Cependant, il y a, malgré tout, un défaut assez notable qui, je pense, peut en rebuter plus d'un : la prose dans laquelle Mme Taubira écrit cet essai est, par moments, relativement opaque pour qui n'a pas fait d'études littéraires ou pour qui n'est pas un vrai passionné de langue française ou de littérature. C'est dommage, car j'estime qu'un essai comme celui-ci devrait être écrit d'une manière peut-être un peu plus simple, de manière à pouvoir s'ouvrir au plus grand nombre.

Malgré cela, je vous confirme que cet essai de Mme Taubira est vraiment à adresser à tous ceux qui se passionnent pour ce superbe instrument qu'est la langue française et pour tous les usages (littéraire ou non) que l'on peut en faire.

En gageant que ceux qui ne connaissaient Mme Taubira que sous son étiquette de femme politique, ancienne Ministre de la Justice, pourront la découvrir sous un autre visage, oserais-je dire son vrai visage, celui de la femme de culture.
 
D. Quelques bons passages du livre
 
C'était, je crois, pour échapper au bruit. Et aux interdits. À l'ennui aussi, ma foi. Ce fut pour la langue. Et pour le temps. Cette sensualité de la présence dans l'instant. Lire. Voir d'abord. Puis toucher. Plonger. Pas toujours. Parfois on y entre à pas feutrés. Il se peut que l'on piétine à l'entrée, et même que l'on aille guère plus loin, que l'on fasse antichambre, avant de renoncer. Il faut d'emblée convenir que ceci n'est en rien contrariant, et même qu'il n'y a là rien que de bien ordinaire et salutaire. Car tout aimer, c'est n'aimer rien. Disons-le tout net, il y a des livres éblouissants et des livres assommants, voire horripilants. On croise assez peu ceux-là, leur réputation étant souvent faite. Il y a ces livres trompeurs qui ont séduit des gens qu'on aime et qui nous laissent de marbre. C'est que, des goûts et des couleurs... (pp. 13-14)

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Entre le bilinguisme où les langues font chambre à part, la diglossie où comme créole et français, pidgin et anglais, sranan et néerlandais, elles concubinent en se chamaillant, la polyglossie où malgré de réciproques défiances elles s'hébergent entre elles, la littérature est à la merci d'incursions sémantiques, mots ou expressions qui caméléonisent dans l'instant ou se sont installés souterrainement.  (p. 18)
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On ne justifie pas non plus les tragédies de l'Histoire avec des conclusions sommaires.   (p. 22)

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Ah ! La traduction...une affaire. Traduire, c'est trahir, rabâche-t-on facilement. Il faut convenir qu'il en est ainsi assez fréquemment. De moins en moins, néanmoins, par la conjonction des exigences de l'édition et du lectorat.  (p. 39)
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L'exercice demande parfois de la subtilité et de la témérité. Il ne suffit pas de connaître les mots, il faut percer la langue, mieux en saisir le langage dans son positionnement social, sans négliger au besoin le bien-fondé de l'irréalité et de l'à-propos d'élucubrations. Il faut donc être au moins bilingue, un peu philologue, passablement besogneux, clairement passionné du moins pour les bons et grands auteurs et sans aucun doute érudit dans la langue traduite.  (p. 43)

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Comment la littérature parvient-elle à nous transmettre l'intense sensualité de l'instant dans le moment même où elle nous parvient alors qu'elle peut avoir été écrite plusieurs siècles plus tôt. Pourquoi ces expériences si singulières, si locales, si particulièrement narrées nous emportent-elles jusqu'à nous-mêmes, à nos moments, à nos entours, à des milles et des lieues des choses racontées.  (p. 46)
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La langue révèle. Elle n'a pas de neutralité sociale.  (p. 54)

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Comment expliquer autrement la fascination que parviennent à exercer des œuvres qui véhiculent des valeurs profondément réactionnaires, parfois mortifères, et même objectivement agressives à l'encontre de lecteurs au regard de leur situation sociale, sans qu'ils soient retenus d'y adhérer.  (p. 55)
 
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On sait depuis des lustres que l'on ne fait pas de beaux romans avec des bons sentiments. Et que des écrivains grincheux, misanthropes et misogynes peuvent écrire sinon des chefs-d'œuvre - il n'en tombe pas comme les fruits mûrs ni aussi souvent que la misère sur les pauvres - des œuvres intéressantes, brillantes, belles aussi.   (p. 56)
 
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C'est pur bonheur, fût-il troublant, que de voyager en contrées inconnues et de se hasarder en forêt de mots, s'empêtrer dans des massifs ou s'effarer en pleine clairière, sans bien savoir ce que peuvent devenir les mots qui donnent corps aux idées.  (p. 58)
 
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Il arrive cependant qu'ils se prêtent de bonne grâce aux tâches qui leur sont requises, épuiser le réel, détourner et subvertir la langue en connivence avec les beautés, même les plus discrètes, même les plus indécises, même les plus criardes. Il y a des mots conciliants comme ceux de Patrick Modiano, des mots pointus et crochetés comme certains d'Eric Vuillard, les mots sans dentelle de Leïla Slimani, des mots pleins d'embruns et de parfums, de pierres et de vestiges comme ceux de Victor Segalen, les mots qui bondissent par-delà les confins comme ceux de Richard Powers, les mots sans miséricorde de Virginie Despentes. Il y a les mots sans arrondis de Wole Soyinka, sans pénombre de Naguib Mahfouz, mots sans tristesse de Luis Sepulveda, les mots sans e de Georges Pérec, sans mélancolie chez Romain Gary, sans patiences chez Bertolt Brecht, lots sans absinthe de Lorraine Hansberry, sans rosée d'Alice Walker, les mots sans horizons de Julio Cortázar et les mots sans buée de Blue in Green de Miles Davis.  (pp. 59-60)
 
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Le monolinguisme est une chimère, et la porosité des langues entre elles dans leurs fonctions de vaisseaux d'imaginaires opère avec ou sans le consentement des auteurs. C'est par la langue que l'on accueille, et selon Jacques Derrida, "un acte d'hospitalité ne peut être que poétique." Y-a-t-il dans notre monde considération plus actuelle.   (pp. 62-63)

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Tenu dans la méconnaissance des règles grammaticales de sa langue native ou parentale, privé d'orthographe, ignorant du rôle des marqueurs de conjugaison, l'enfant est dépouillé de tout bagage linguistique, de tout matériau et support de créativité, et sommé d'entrer tout grelottant dans un univers dont ni l'éclat ni la mélodie ne le réchauffent en rien. De quelle trempe faut-il être pour avancer, quelle résilience faut-il en cours de route pour oser poursuivre !  (p. 92)

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Les victoires sont rarement définitives. Moins encore lorsqu'elles sont remportées sur des mastodontes tels que le bloc de préjugés et de craintes des monolinguolâtres compulsifs.  (p. 94)

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Il fait si bon folâtrer dans ces langues ! Elles vous font belle escorte lors du retour à la maison, vous quittent sans nostalgie sur le pas de la porte, demeurant là, à disposition pour vous mener ailleurs, quand vous voulez, car c'est ainsi que se revigorent sa propre langue, ses propres langues.  (p. 100)

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Pendant ce temps, la langue française s'est épanouie. Et l'on pourrait, précipitamment, en accorder crédit à ses irascibles défenseurs. Oh oh ! Pas si vite. Elle doit bien davantage au génie des poètes et des écrivains, à l'extraordinaire essor des sciences et des techniques, au rayonnement des arts, au progrès des mathématiques, à l'explosion des sciences sociales, à l'augmentation remarquable des traductions d'ouvrages, de manuels et d'œuvres littéraires.  (p. 101)

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Aujourd'hui, Asli Erdogan et d'autres entretiennent le flambeau du courage, de la liberté et des tenants de la vérité.   (p. 154)


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Et les bons livres ont ceci de fabuleux qu'ils ne nous laissent pas indemnes. D'abord parce que les femmes et les hommes qui décident de consacrer des nuits et des jours, des ans et des sueurs du front et de l'âme, à écrire des romans ou des récits, des nouvelles ou des contes, des poèmes ou des fragments, fictions ou confessions, le font pour nous parler.   (p. 163-164)
 
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D'où croyez-vous que viendra le force de faire face, sabre au clair, pour briser l'encerclement d'un égarement qui se prend pour du bon sens, d'un désarroi qui croit se diluer dans des borborygmes hargneux, d'où surgira l'inspiration pour terrasser l'obscurantisme avec joie et en élégance, sans haine ni vengeance ? Ils sont là, Damas, Char, Paz, Levinas, Jankélévitch, Spinoza, Averroès, Nietzsche, Machado, Woolf, Weil, Wells, et même Cambacérès, leur nombre et leurs noms varient, mais ils vous font escorte d'une sarabande baroque comme les douze prophètes en pedra sabão d'Aleijadinho.   (pp. 168-169) 

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Vous leur épargnez cette exubérante brutalité de Césaire. L'homme était tendre au regard et au toucher. Sa plume gorgée de curare.  (p. 170)

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Quoi que vous cherchiez à savoir ou à ressentir à comprendre ou à percevoir, à saisir ou à entrevoir, quelque part un livre répond à votre quête, fût-ce pour vous ouvrir à son inanité. (pp. 172-173)

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Lire. Toute l'énergie, la passion, le bien-être et le tourment d'une vie ardente.  (p. 173)

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