vendredi 24 novembre 2017

Le Soleil des Scorta - Laurent Gaudé


Le Soleil des Scorta
 
Laurent Gaudé



Bonjour à toutes et à tous,
 
Aujourd'hui, je vous présente un livre qu'un ami m'a donné, pensant, comme l'action se passait en Italie, que ça me plairait et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il a mis dans le mille.

Je vous présente donc le livre Le Soleil des Scorta de Laurent Gaudé, prix Goncourt 2004.


A. Caractéristiques du livre

Titre =  Le Soleil des Scorta
Auteur = Laurent Gaudé
Edition - Collection = Actes Sud pour l'original  (J'ai lu pour la version poche)
Date de première parution =  2004
 
Note pour le livre = 18 / 20

 
B. Description de l'œuvre sur la quatrième de couverture
La lignée des Scorta est née d'un  viol et du péché. Maudite, méprisée, cette famille est guettée par la folie et la pauvreté. À Montepuccio, dans le sud de l'Italie, seul l'éclat de l'argent peut éclipser l'indignité d'une telle naissance. C'est en accédant à l'aisance matérielle que les Scorta pensent éloigner d'eux l'opprobre.

Mais si le jugement des hommes finit par ne plus les atteindre, le destin, lui, peut encore les rattraper.

C. Mon avis sur le livre
Ce livre est un véritable chef-d'œuvre ! Le moins que l'on puisse dire c'est qu'il n'a pas volé son Prix Goncourt.

Cette histoire qui s'étend sur quatre générations, qui alterne une action dans les Pouilles et un voyage avorté vers New-York, est absolument trépidante et est tellement bien écrite qu'on éprouve de la difficulté à lâcher le livre, jusqu'au dernier mot du dernier paragraphe. Le seul bémol que je pourrais émettre concerne les scènes un peu dérangeantes écrites par endroits, comme la scène avec le jeune qui force le curé à se déshabiller pour qu'il périsse nu sous les rayons du soleil.

En bref, un roman absolument magnifique que je recommande vraiment.


D. Quelques bons passages du livre
Une légende courait dans le village qu'à cette heure, un jour, un homme remonté un peu tard des champs avait traversé la place centrale. Le temps qu'il atteigne l'ombre des maisons, le soleil l'avait rendu fou. Comme si les rayons lui avaient brûlé le crâne. (p. 13)

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Je les entends rire tout autour de moi. Les hommes de Montepuccio. La terre qui boit mon sang rit. L'âne et les chiens rient aussi. Regardez Luciano Mascalzone qui croyait prendre Filomena  et dépucela sa sœur. Regardez Luciano Mascalzone qui pensait mourir triomphant  et qui gît là , dans la poussière, avec la grimace de la farce sur le visage...Le sort s'est joué de moi. Avec délices. Et le soleil rit de mon erreur...J'ai raté ma vie. J'ai raté ma mort...Je suis Luciano Mascalzone et je crache sur le sort qui se moque des hommes.  (p. 25)
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Il n'est pas en mon pouvoir d'inverser le cours des fleuves ni d'éteindre la lumière des étoiles...J'étais un homme. Je me suis tenu à ce qu'un homme peut faire. Aller jusque là-bas, frapper, à cette porte et faire l'amour à la femme qui m'ouvrait...Je n'étais qu'un homme. Pour le reste, que le sort se moque de moi, je n'y peux rien...Je suis Luciano Mascalzone et je descends plus profond dans la mort pour ne plus entendre les rumeurs du monde qui ricane sur moi...  (p. 27)

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Une famille devait naître de ce jour de soleil brûlant parce que le destin avait envie de jouer avec les hommes, comme les chats le font parfois, du bout de la patte, avec des oiseaux blessés.  (p. 27)
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"Vous êtes une bande de mécréants ! Qu'une idée aussi odieuse ait pu naître dans vos esprits montre bien que le diable est en vous. Le fils d'Immacolata est une créature de Dieu. Plus que chacun d'entre vous. Une créature de Dieu. Plus que chacun d'entre vous. Une créature de Dieu, vous m'entendez, et soyez maudits si vous touchez à un seul de ses cheveux ! Vous vous dites chrétiens mais vous êtes des animaux. Vous mériteriez que je vous laisse à votre crasse et que le Seigneur vous punisse. Cet enfant est sous ma protection, vous entendez ? Et qui osera toucher à un seul de ses cheveux aura affaire à la colère divine. Tout ce village pue la crasse et l'ignorance. Retournez à vos champs. Suez comme des chiens puisque vous ne savez faire que cela. Et remerciez le Seigneur de faire pleuvoir de temps à autre, car c'est encore trop pour vous." (pp. 34-35)

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Lorsque arriva le dimanche des Morts, le curé ouvrit enfin grandes les portes de l'église et pour la première fois depuis longtemps, les cloches volèrent. "Je ne vais tout de même pas punir les morts parce que leurs descendants sont des crétins."  (p. 36)
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Il avait beaucoup maigri. Comme si la mort, avant de prendre les hommes, avait besoin de les alléger.  (p. 46)

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L'absence des Scorta les avait empêchés de s'acquitter d'un devoir sacré : creuser eux-mêmes le trou pour enterrer leur mère. La piété filiale exige ce dernier geste de la part des fils. Maintenant qu'ils étaient revenus, ils étaient décidés à honorer la dépouille de leur mère. La solitude, la fosse commune, le pacte bafoué, c'était trop d'affronts. Ils convinrent que la nuit même, ils s'armeraient de pelles et iraient déterrer la Muette. Qu'elle repose dans un trou à elle, creusé par ses fils. Et tant pis si c'était à l'extérieur de l'enceinte du cimetière. Mieux valait cela que la terre sans nom d'une fosse commune pour l'éternité. (p. 75)

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La relation qu'entretenait Montepuccio avec les Scorta était faite d'un mélange indémêlable de mépris, de fierté et de crainte. En temps ordinaire, le village ignorait Carmela, Domenico et Giuseppe. Ce n'étaient que trois crève-la-faim, fils de brigand. Mais dès qu'on voulait toucher à un de leurs cheveux, ou attenter à la mémoire de Rocco le Sauvage, une sorte d'élan maternel courait dans tout le village et on les défendait comme une louve défend sa portée. "Les Scorta sont des vauriens, mais ils sont des nôtres", voilà ce que pensaient la plupart des Montepucciens. Et puis, ils étaient allés à New York. Et cela leur conférait quelque chose de sacré qui les rendait intouchables aux yeux de la plupart des villageois.  (p. 89)

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Les créanciers, à cette époque, à Montepuccio, pratiquaient leur métier de façon simple. On se mettait d'accord sur une somme, sur un taux et sur une date pour le remboursement. Le jour dit, on apportait l'argent. Il n'y avait ni papier ni contrat. Aucun témoin. Que la parole donnée et la foi en la bonne volonté et en l'honnêteté de son interlocuteur. Malheur à qui n'honorait pas ses dettes. Les guerres de famille étaient sanglantes et interminables. (p. 115)

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Il en était ainsi du bureau de tabac et des Scorta. Ils le maudissaient et le vénéraient tout à la fois, comme on vénère qui vous fait manger et comme on maudit qui vous fait vieillir prématurément.  (p. 116)

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Ce que l'on dit de vous, l'histoire que l'on vous prête, c'est cela qui compte.  (p. 132)

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"Vous vous dites chrétiens, dit-il, et vous venez chercher réconfort auprès de Notre Seigneur parce que vous le savez bon et juste en toute chose, mais vous entrez dans Sa demeure et vous avez les pieds sales et l'haleine chargée. Je ne parle pas de vos âmes, qui sont noires comme l'encre de seiche. Pécheurs. Vous êtes nés pécheurs, comme nous tous, mais vous vous complaisez dans cet état, comme le cochon se complaît dans la fange.

Il y avait une couche épaisse de poussière sur les bancs de cette église lorsque j'y suis entré il y a quelques jours. Quel est ce village qui laisse la poussière recouvrir la demeure du Seigneur ? Pour qui vous prenez-vous pour tourner ainsi le dos à Notre Seigneur ? Et ne me parlez pas de votre pauvreté. Ne me parlez pas de la nécessité de travailler jour et nuit, du peu de temps que laissent les champs. Je viens de terres où vos champs seraient considérés comme les jardins de l'Eden. Je viens de terres où le plus pauvre d'entre vous serait traité comme un prince.

Non. Avouez-le, vous êtes perdus. Je sais vos cérémonies de paysans. Je les devine à regarder vos trognes. Vos exorcismes. Vos idoles de bois. Je sais vos infamies contre le Tout-Puissant, vos rites profanes. Avouez-le et repentez-vous, tas de torgneculs. L'Eglise peut vous offrir son pardon et faire de vous ce que vous n'avez jamais été, des chrétiens sincères et honnêtes. L'Eglise le peut car elle est bonne avec les siens, mais il faudra passer par moi et je suis venu ici pour vous faire une vie impossible.

Si vous persévérez dans vote ignominie, si vous fuyez l'Eglise et méprisez son prêtre, si vous continuez à vous adonner à des rites de sauvages, écoutez ce qu'il adviendra et n'en doutez pas : le ciel se couvrira et il pleuvra en été pendant trente jours et trente nuits. Les poissons éviteront vos filets. Les oliviers pousseront par les racines. Les ânes accoucheront de chats aveugles. Et de Montepuccio, bientôt, il ne restera rien. Car telle aura été la volonté de Dieu. Priez pour votre miséricorde. Amen." (pp. 138-139)

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On ne devrait pas avoir les yeux morts lorsqu'on a son âge. Ce gamin a bu la tristesse du monde.  (p. 146)
 
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Que dirais-tu, répondit Giuseppe, d'un homme qui, au terme de sa vie, déclarerait que le jour le plus heureux de son existence fut celui d'un repas ? Est-ce qu'il n'y a pas de joies plus grandes dans la vie d'un homme ? N'est-ce pas le signe d'une vie misérable ? Est-ce que je ne devrais pas avoir honte ? Et pourtant, je t'assure, chaque fois que j'y réfléchis, c'est ce souvenir-là qui s'impose. Je me souviens de tout. Il y avait du risotto aux fruits de mer qui fondait dans la bouche. Ta Giuseppina portait une robe bleu ciel. Elle était belle comme un cœur et s'activait de la table à la cuisine, sans cesse. Je me souviens de toi, au four, suant comme un travailleur à la mine. Et le bruit des poissons qui sifflaient sur le gril. Tu vois. Après une vie entière, c'est le souvenir le plus beau de tous. Est-ce que cela ne fait pas de moi le plus misérable des hommes ?  (p. 157)

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Nous n'avons été ni meilleurs ni pire que les autres, Elia. Nous avons essayé. C'est tout. De toutes nos forces, nous avons essayé. Chaque génération essaie. Construire quelque chose. Consolider ce que l'on possède. Ou l'agrandir. Prendre soin des soins. Chacun essaie de faire au mieux. Il n'y a rien à faire d'autre que d'essayer. Mais il ne faut rien attendre de la fin de la course. Tu sais ce qu'il y a, à la fin de la course ? La vieillesse. Rien d'autre. Alors écoute, Elia, écoute ton vieil oncle Faelucc' qui ne sait rien de rien et n'a pas fait d'études. Il faut profiter de la sueur. C'est ce que je dis, moi. Car ce sont les plus beaux moments de la vie. Quand tu te bats pour quelque chose, quand tu travailles jour et nuit comme un damné et que tu n'as plus  le temps de voir ta femme et tes enfants, quand tu sues pour construire ce que tu désires, tu vis les plus beaux moments de ta vie. Crois-moi. (p. 160)
 
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Tout le village eut le sentiment, en voyant passer le cercueil, que c'était la fin d'une époque. Ce n'était pas Raffaele qu'on enterrait, c'était tous les Scorta Mascalzone. On enterrait le vieux monde. Celui qui avait connu la malaria et les deux guerres. Celui qui avait connu l'émigration et la misère. On enterrait les vieux souvenirs. Les hommes ne sont rien. Et ne laissent aucune trace. Raffaele quittait Montepuccio et tous les hommes sur son passage enlevèrent leur chapeau et baissèrent la tête, conscients qu'à leur tour, ils ne tarderaient pas à disparaître et que cela ne ferait pas pleurer les oliviers.  (p. 199)

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Je sais comment je finira, don Salvatore. J'ai entrevu ce que seront mes dernières années. Je vais perdre la tête. Ne dites rien. Je vous l'ai expliqué, cela a déjà commencé. Je vais perdre mes esprits. Je confondrai les visages et les noms. Tout se brouillera. Je sais que ma mémoire blanchira et que je ne distinguerai bientôt plus rien. Je serai un petit corps sec sans souvenir. Une vieille femme sans passé [...] J'oublierai ce qui m'entoure et je resterai en compagnie de mes frères en pensée. Les souvenirs s'effaceront. C'est bien. C'est une façon de disparaître qui me convient. J'oublierai ma propre vie. J'avancerai vers la mort sans crainte ni réticence. Il n'y aura rien sur quoi pleurer. Ce sera doux. L'oubli me soulagera de mes peines. J'oublierai que j'avais deux fils et qu'un d'entre eux m'a été enlevé. J'oublierai que Donato est mort et que la mer a gardé son corps. J'oublierai tout. Ce sera plus facile. Je serais comme une enfant. Oui. Cela me va. Je vais me diluer tout doucement. Je mourrai chaque un peu. J'abandonnerai Carmela Scorta sans même y penser. Le jour de ma mort, je ne me souviendrai même plus de ce que j'étais. Je ne serai pas triste de quitter les miens, ils me seront devenus étrangers.   (pp. 214-215)

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"Les olives sont éternelles. Une olive ne dure pas. Elle mûrit et se gâte. Mais les olives se succèdent les unes aux autres, de façon infinie et répétitive. elles sont toutes différentes mais leur longue chaîne n'a pas de fin. Elles ont la même forme, la même couleur, elles ont été mûries par le même soleil et ont le même goût. Alors oui, les olives sont éternelles. Comme les hommes. même succession infinie de vie et de mort. La longue chaîne des hommes ne se brise pas. Ce sera bientôt mon tour de disparaître. La vie s'achève. Mais tout continue pour d'autres que nous."  (p. 244)


 
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