jeudi 21 septembre 2017

Ricordi - Christophe Grossi


Ricordi
 
Christophe Grossi



Bonjour à toutes et à tous,
 
Aujourd'hui, je vous présente un livre que j'ai reçu via l'Opération Masse Critique Babelio. Quand je l'ai reçu, je dois avouer que j'ai été un peu décontenancé par la mise en page : en effet, le livre n'est constitué que de 480 petites phrases commençant par la phrase en italien "Mi ricordo"  (Je me souviens).  Mais tout de suite, cela m'a rappelé un classique de la littérature françaises : les célèbres fragments du livre Je me souviens de Georges Pérec.

Je vous présente donc le livre Ricordi de Christophe Grossi


A. Caractéristiques du livre

Titre =  Ricordi
Auteur = Christophe Grossi
Edition - Collection = L'Atelier Contemporain
Date de première parution =  2014

Note = 13 / 20

 
B. Description de l'œuvre sur la quatrième de couverture
Parce que toute histoire est trouée et chaque souvenir un récit, parce que je ne pouvais accepter que la perte des origines italiennes soit synonyme d'abandon ou disparition, les ricordi - ces souvenirs qui appartenaient à d'autres que moi et sont désormais aussi les miens - ont jailli dans le désordre, entre liste et litanie, à la manière de Joe Brainard ou de Georges Perec.

Ici, Mi ricordo ne veut pas dire "Je me souviens" mais "Je se souvient" : de Turin, d'Alba, des Langhe, d'histoires d'amour, de mensonges, de trahisons, d'amnésies, de volontés d'oubli et de désirs de fuir, d'Antonioni, Bolis, D'Arzo, De Sica, Fenoglio, Loren, Luzi, Magnani, Mangano, Pasolini, Patellani, Pavese, Rossellini...

Tout ce qui est écrit dans Ricordi a réellement eu lieu en Italie dans les années 40-60, à quelques débordements près, et tout est vrai - sauf les souvenirs.

C. Mon avis sur le livre
Ce livre peut vraiment être considéré comme un remake italien du Je me souviens de Georges Pérec.

Il est vrai que lus les uns après les autres, de manière rectiligne, il est vrai que les "Mi ricordo" ne semblent pas avoir grand intérêt, mais ce qui est chouette dans cette lecture, c'est qu'on se rend compte, au fil de la lecture, qu'il s'agit en réalité de diverses petites histoires (le "règne" de Mussolini, la Résistance avec les grèves dans les usines italiennes (notamment chez Fiat) durant la Seconde Guerre mondiale, l'histoire de l'Arte povera italien, une histoire de Miss Italie, un parcours du cinéma italien, diverses citations de grands artistes...) découpées et mélangées (comme un certain embrouillamini dans les souvenirs humains) qui donnent certes un côté déconcertant à l'œuvre mais qui, une fois les histoires réassemblées donnent un point de vue relativement clair et intéressant de l'Histoire italienne (tant politique qu'artistique).

Qui plus est, en plus de ces "mi ricordo", le livre est ponctué de doubles pages de dessins à la signification tout aussi mystérieuse, ce qui peut nous amener à réfléchir pour quérir une signification à ces dessins comme pour un test de Rorschach, ce qui ajoute un certain intérêt à l'œuvre.

Bref, un voyage mi-littéraire, mi-pictural dans l'Italie contemporaine qui suscite tout de même un peu de réflexion pour savoir bien le lire, ce qui peut parfois rebuter.
 
D. Quelques bons passages du livre
8. Mi ricordo : quand l'Italie est devenue notre bégaiement, fausse prière ou excuse bidon, un nom sur le bout d'une autre langue. 

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25. Mi ricordo : que du Néoréalisme à la Dolce Vita, la RAI vécut le grand moment du passage de la radio à la télévision  
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26. Mi ricordo : de ceux qui ont perdu la mémoire de leurs origines. 

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43. Mi ricordo : que si on pouvait arranger les moments difficiles passés, comme on maquille une dépouille, on n'aurait plus rien à écrire.  
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51. Mi ricordo : que Mussolini a notamment dit : "Le peuple est une putain et il va avec l'homme qui gagne." 

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57. Mi ricordo : qu'avouer, c'est mentir deux fois.  

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58. Mi ricordo : que "La mort a pour tous un regard." ("Per tutti la morte ha uno sguardo." (Cesare Pavese)

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70. Mi ricordo : que Michelangelo Antonioni savait filmer le mal-être comme personne, et les non-dits, et le manque d'affection.

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115. Mi ricordo : que Turin est une ville où les solitudes se croisent avant de sombrer dans la folie ou la mort.

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118. Mi ricordo : que le poème de Mario Luzi, Près du Bisenzo, dit l'impossibilité de juger une époque au moment où elle est vécue. 
 
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121. Mi ricordo : quand il disait qu'avouer est d'abord raconter sa vision des choses, sa version : c'est devenir le narrateur de sa propre histoire. 

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167. Mi ricordo : quand l'Italie n'était qu'une cible sur laquelle se plantaient des fléchettes couleur fasciste, droite catholique et mafia. 

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230. Mi ricordo : de cet homme qui parlait du cinéma comme d'autres parlaient du Calcio ou du Giro : même fierté d'appartenir à une communauté. 

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243. Mi ricordo : du premier regard qu'échangèrent Marcello Mastrioanni et Stefania Sandrelli dans Divorce à l'italienne.


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245. Mi ricordo : que déjà dans ce siècle pourri le mot était le meurtre de la chose.

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278. Mi ricordo : qu'il y avait autant de résistants et de fascistes convaincus qu'il y avait d'opportunistes et d'attentistes.

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303. Mi ricordo : que les souvenirs se déforment, déforment, se reforment et que les mots s'adaptent, adaptent, rangent, arrangement, dérangent.

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305. Mi ricordo : quand ce partisan n'osa pas avouer aux camarades que ses émotions n'étaient que littéraires, cinématographiques et musicales. 

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306. Mi ricordo : quand il s'est dit que cet homme lui ressemblait : même refus du monde dans le regard inquiet et même bouche de mythomane.

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351. Mi ricordo : que le bordel était le lieu du refuge de la liberté collective et de la tolérance dans un pays intolérant.

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357. Mi ricordo : du début du tournage de La Dolce Vita à Cinecittà.


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393. Mi ricordo : de celui-là qui était parti pour Ellis Island avec une autre femme que la sienne alors qu'on le croyait mort sous les bombes.

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403. Mi ricordo : du mouvement néoréaliste qu'on attribuait à n'importe quelle création : il suffisait d'avoir faim de réalité.


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414. Mi ricordo : que la vérité est toujours si prévisible que rien ne vaut la fiction.

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425. Mi ricordo : de cette époque d'avant la télévision et qu'aujourd'hui on compare souvent à un monde disparu.

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446. Mi ricordo : quand il s'est demandé s'il devait franchir la frontière et retourner la terre, la langue et les mensonges de ses parents.


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480. Mi ricordo : que ces ricordi étaient dispersés, flous, retenus, perdus, avant de s'imposer en héritage.


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