dimanche 27 août 2017

Un certain M. Piekielny - François-Henri Désérable


Un certain M. Piekielny
 
François-Henri Désérable



Bonjour à toutes et à tous,
 
Aujourd'hui, je vous présente ma seconde lecture pour cette rentrée littéraire 2017. Il s'agit du dernier roman de François-Henri Désérable qui nous emmène dans l'univers du grand écrivain français Romain Gary à travers les références à ce fameux M. Piekielny que l'on retrouve également dans le chapitre VII de La Promesse de l'Aube.



A. Caractéristiques du livre

Titre =  Un certain M. Piekielny
Auteur = François-Henri Désérable
Edition - Collection = Gallimard
Date de première parution =  2017
Nombre de pages =  244 pages


Note pour le roman = 17 / 20

 
B. Description de l'œuvre sur le site de l'éditeur
« Quand tu rencontreras les grands personnages, des hommes importants, promets-moi de leur dire : au n°16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait un certain M. Piekielny..."

Quand il fit la promesse à ce M. Piekielny, son voisin, qui ressemblait à "une souris triste", Roman Kacew était enfant. Devenu adulte, résistant, diplomate, écrivain sous le nom de Romain Gary, il s'en est toujours acquitté : "Des estrades de l'ONU à l'Ambassade de Londres, du Palais Fédéral de Berne à l'Elysée, devant Charles de Gaulle et Vychinski, devant les hauts dignitaires et les bâtisseurs pour mille ans, je n'ai jamais manqué de mentionner l'existence du petit homme.", raconte-t-il dans La Promesse de l'Aube, son autobiographie romancée.

Un jour de mai, des hasards m'ont jeté devant le n°16 de la rue Grande-Pohulanka. J'ai décidé, ce jour-là, de partir à la recherche d'un certain M. Piekielny.

C. Mon avis sur le livre
Un seul adjectif peut qualifier ce livre : EXCELLENT !

Le roman se structure en trois niveaux qui s'enchâssent de la première à la dernière page : dans le premier niveau, l'auteur fait ses recherches sur la vie de ce fameux M. Piekielny, ce qui débouche directement sur le deuxième niveau dans lequel l'auteur réécrit, à la manière de La Promesse de l'Aube, la vie de Romain Gary, avec de nouveaux détails, de nouvelles rencontres, de nouveaux grands évènements de sa vie, très intéressants (qui nous permettent, au passage de ré-envisager, sous un jour nouveau l'œuvre de l'auteur) et enfin, nous voyons poindre le troisième niveau : un parallèle entre la vie de Romain Gary et la propre vie de l'auteur François-Henri Désérable (celle-ci romancée ou non telle est la question) notamment par l'intermédiaire de leurs mères respectives...

Du point de vue de l'écriture, j'avais un petit peu peur avant de commencer le roman, mais ce fut également une très bonne surprise : une écriture légère, drôle et fluide qui nous fait enchaîner les pages à une vitesse insoupçonnée. De plus, les anecdotes propres à Romain Gary sont toujours très passionnantes, mention particulière au récit de son passage dans l'émission Apostrophes de Bernard Pivot après l'obtention de son second prix Goncourt (encore caché à ce moment-là). En outre, le fait que les trois niveaux s'enchâssent permet à François-Henri Désérable de maintenir le suspense sur les résultats de ses recherches sur le fameux M. Piekielny jusqu'à la fin... qui est plutôt inattendue.

En somme, un excellent roman de cette rentrée littéraire qui pourrait, peut-être, comme j'ai pu le lire, ici ou là, devenir le troisième Goncourt de Romain Gary (par procuration cette fois-ci).
 
D. Quelques bons passages du livre
De la Lituanie je n'avais qu'une image naïve et sommaire, aux contours imprécis. Les époques se confondaient, se télescopaient dans mon esprit en un méli-mélo folklorique et loufoque : je voyais, pêle-mêle, des chevaliers cabrant leurs montures au milieu de rues grises, le Petit Père des Peuples empoignant Gediminas au collet, ou des apparatchiks livrant combat au Royaume des Tatars. (p. 16)

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Comment distinguer ce qui relève de la littérature de ce qui n'en est pas ? "Si l'on ne peut trouver de jouissance à lire et relire un livre, disait Oscar Wilde, il n'est d'aucune utilité de le lire même une fois."  C'est un critère subjectif, excessif, largement excessif, tout aussi largement exclusif; j'y souscris : chaque fois qu'il y a désir de relecture, il y a littérature.  (p. 23)
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Tout n'était pas foutu : il y avait encore des gens en ce bas monde pour poser des roses aux pieds des écrivains.  (p. 28)

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La mémoire est despotique, mouvant et sélective, elle trie arbitrairement, selon son bon plaisir. Ainsi oublie-t-on peu à peu le visage de sa grand-mère mais demeure le souvenir vivace, précis, immuable d'une partie de scrabble avec elle. Où est donc la logique ? Je n'en sais rien. On oublie les titres des films qu'on a vus, des livres qu'on a lus et on se souvient d'une scène, d'une phrase ou de tout un chapitre. Je n'avais pas oublié le chapitre VII de la Promesse. Ni bien sûr le nom de M. Piekielny. (p. 30)
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Mais après tout, s'il plaît à l'écrivain de penser qu'en ce domaine il est bel et bien tout-puissant, que rien n'est à l'œuvre sinon sa seule volonté, pure, inaltérable dénuée de contraintes, au nom de quoi viendrait-on lui ôter ce plaisir ? Pourquoi ne pas le laisser se bercer d'illusions ? Faut-il vraiment lui dire qu'en vérité, c'est le sujet qui le choisit, bien plus qu'il ne choisit son sujet ? Des évènements hétéroclites, en apparence anodins et dont la logique lui échappe, se succèdent dans un désordre trompeur; peu à peu , voilà qu'ils s'agencent parfaitement, qu'ils font sens; l'idée germe, chemine et l''écrivain, frappé par l'évidence, se frappe le front, eurêka, il tient son sujet; le livre est là, il peut déjà le lire en esprit : il n'y a plus qu'à écrire.  (p. 33)

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Je ne sais si je crois en Dieu ou au hasard - et qu'est-ce que le hasard, sinon le Dieu des incroyants ?   (p. 33)

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Nous partagions un vice inavouable quoique impuni par la loi : nous écrivions. Nous nous revîmes, nous devînmes très amis.  (p. 50)

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Me promenant dans Vilnius, je pensais donc à Venise. Vilnius était l'anti-Venise. Le temps y avait opéré selon des modalités différentes, avec des conséquences opposées ; d'un côté - Venise - la cristallisation du passé, et de l'autre - Vilnius - son anéantissement pur et simple (p. 58)

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Mais revenons à Gary. Est-ce que parlant de moi ce n'est pas de lui que je parle ? Je crois savoir ce qu'est l'exigence d'une mère; j'avais une Mina Kacew, moi aussi, seulement celle-là n'empilait pas en esprit des romans comme un marchepied vers la gloire - une thèse, pensait-elle, m'y mènerait plus sûrement -, mais l'une comme l'autre voulaient nous voir leur rendre au centuple ce dont la vie les avait injustement spoliées.  (p. 76)

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Tu peux enfouir le passé, me dit mon grand-père, tu ne l'empêcheras pas de ressurgir.  (p. 93)
 
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Les hommes emménagent dans un lieu, déménagent, font des enfants , se marient, divorcent, se remarient, changent de métier, parfois même d'identité, prennent des photos puis les égarent ou les brûlent, en même temps que les lettres, les papiers. Ils écrivent leur vie; puis c'est la vie elle-même qui se charge de tout effacer.  (p. 97)

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Vous savez, me dit Roger Grenier, Romain Gary avait ses petits arrangements avec la vérité. Je savais : c'était un écrivain. La vérité, l'âpre véri, il préférait la déguiser, la travestir - c'est qu'elle n'était pas toujours parée des ses plus baux atours, cette vérité, elle n'était pas toujours reluisante, elle ne brillait pas des mille feux que le réel avait éteints mais que les Lettres étreignaient, étaient à même de réanimer. Alors la vérité à vrai dire il s'en foutait, il en faisait sa vérité, il la maquillait, la poudrait, la fardait comme se fardent les filles dans les sous-bois, sur les trottoirs, partout enfin où la pudeur se négocie puis se brade.  (p. 138)

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Si l'on en juge par la réaction démesurée de sa mère pour une simple nouvelle dans un hebdo, on peut se demander jusqu'où elle serait allée en apprenant qu'on avait décerné à son fils le plus prestigieux des prix littéraires. Elle aurait eu soixante-dix-sept ans, cette année-là. À cet âge, on n'a plus l'exultation tapageuse de la jeunesse, mais on peut encore sortir les bras en l'air devant l'hôtel-pension Mermonts, la mine triomphante, les larmes aux yeux et dans les yeux le feu sacré de la revanche, s'appuyer d'une main sur le pommeau de sa canne et de l'autre esquisser le V de la Victoire, puis remonter tout le marché de la Buffa, en gueulant d'une voix enrouée, je vous l'avais bien dit.  (p. 154)

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C'était l'époque où Kléber Haedens m'avait bien cherché, tu te rappelles, dis, tu te rappelles les horreurs qu'il écrivait ? "Nous avons le regret mais aussi le devoir de le dire, Romain Gary ne sait pas le français, et si le héros des Racines du ciel fonde un comité pour la défense des éléphants, nous pensons qu'il est dès maintenant nécessaire de fonder un comité de défense de la langue français contre Romain Gary." Je t'en foutrais des comités de défense de la langue française contre moi-même ! On ne peut pas lâcher un troupeau d'éléphants à travers l'Afrique, évoquer la sueur, la brousse, la forêt vierge, les aventuriers, et raconter tout ça dans le langage de la princesse de Clèves et de la duchesse de Guermantes ! Ils ne comprennent pas que je plonge dans mes racines littéraires dans mon métissage ? Que je tire ma substance nourricière de mon bâtardisme dans l'espoir de parvenir à du nouveau, de l'original ? Que je voulais écrire un livre dur, brutal, réaliste, quelque chose qui ait beaucoup de force ? Et que si j'avais léché le style, le livre serait devenu froid comme une allégorie, œuvre formelle dans le genre de Poe, d'Alain-Fournier, de Julien Gracq ? Je cherchais la puissance, nom de Dieu ! Mais de là à dire que je ne sais pas le français ! Si le Goncourt ne suffit pas, j'ai obtenu pendant sept ans le premier prix de français au lycée de Nice. Qu'ont-ils à dire contre ça, Kléber Haedens et consorts ?  Je vais te dire, au fond, ce qui les emmerde au plus profond, ces salauds de critiques....Ce qui les emmerde, puisque j'ai décidé d'être vulgaire, c'est qu'un bâtard ait eu le Goncourt au nez et à la barbe de bons Français. Car non, je n'ai pas une goutte de sang français. Mais c'est la France, mon vieux, c'est la France elle-même qui coule dans mes veines.  (pp. 171-172)

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En tant que représentant de la France, ce que je préconise, ce que j'appelle de mes vœux, c'est le roman total, rien de moins. Mais voilà, par les temps qui courent, il vaut mieux faire dans le roman totalitaire, celui qui domine l'histoire de la fiction en Occident depuis Kafka. Totalitaire ? L'opposé du total : soumission au lieu de maîtrise. Kafka, Céline, Camus, Sartre enferment l'homme et le roman dans une seule situation, une seule vision exclusive. Il nous clouent dans la fixité absolue et donc autoritaire, irrémédiable, de leur définition sans appel, dans une condition sans sortie : Kafka dans l'angoisse de l'incompréhension, Céline dans la merde, Camus dans l'absurde, Sartre dans le néant...Il y a bien pire, tu me diras que le roman totalitaire : le roman sans chair et sans viscères, celui qu'on appelle avec pompe nouveau roman... On voit à quoi ça mène : on commence par exclure le personnage dans le roman, et on finit par massacrer six millions de Juifs. Comment ça, j'exagère ?   (p. 173)

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Il s'en est passé des choses depuis que Galey s'est entiché de Gros-Câlin sur deux colonnes : vous avez écrit du Gary le matin et l'après-midi du Ajar, et voilà qu'on vous retrouve en librairie avec Au-delà de cette limite votre ticket n'est plus valable et La Vie devant soi, deux romans qui ont paru, à quelques mois d'intervalle, sous deux pseudonymes dont il n'est venu à l'esprit de personne qu'ils étaient antonymes.

L'un est le monologue d'un homme vieillissant craignant que la tour de Pise ne se redresse plus jamais; l'autre, l'histoire d'un gamin arabe et de Madame Rosa, nounou juive pour "enfants de putes". Le premier, signé Gary, est éreinté ici et là (exemple, dans la Tribune de Genève : "Etalon fatigué de l'écurie Gallimard, le mondain Romain Gary, qui a toujours écrit de façon nonchalante et diplomatique, semble tout savoir du phénomène dont il parle dans son dernier roman"); le second, d'Emilie Ajar divise, révulse, séduit, suscite des passions.  (p. 192)

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J'encours bien des reproches et ils sont légitimes : on dira que j'ai beaucoup parlé de ma mère, peut-être même un peu trop (mais si j'ai dévoilé une part de l'intime, c'est pour mieux dissimuler le privé). Peut-être aurais-je dû parler de Piekielny, et ne parler que de lui. C'était là mon dessein originel : raté, le sort en a décidé autrement. (pp. 236-237)

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Voilà donc à quoi se réduit votre vie, la vie d'un homme à qui la vie a fait à l'aube une promesse qu'elle ne tient jamais, un homme tour à toit aviateur, diplomate, écrivain, adoubé, encensé, méprisé, admirable, grand tas de secrets bardé de joies, d'angoisses et de chagrins : un petit tas de cendres jetées dans les vagues et dans le vent, un peu de gris dans un plus de bleu. (p. 154)

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        challenge rentrée littéraire 2017

 

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