lundi 17 juillet 2017

Football - Jean-Philippe Toussaint



Football
 
Jean-Philippe Toussaint




Bonjour à toutes et à tous,
 
En cette mi-juillet, après près d'un mois d'absence sur le blog à la fois par manque de lecture passionnante et pour motif professionnel, je vous présente un livre qui parle d'un sujet qui, d'ordinaire, n'attire jamais mon attention...le football. Exceptionnellement, j'ai voulu faire un effort, en voyant le nom de l'auteur Jean-Philippe Toussaint dont j'avais notamment apprécié Fuir et La Télévision.

A. Caractéristiques du livre

Titre =  Football
Auteur = Jean-Philippe Toussaint
Edition - Collection = Editions de Minuit
Date de première parution =  2015
Nombre de pages =  116 pages


Note pour le roman = 14 / 20

 
B. Quatrième de couverture
Jamais, comme pendant la Coupe du monde au Japon en 2002, je n'ai éprouvé une aussi parfaite concordance des temps, où le temps du football, rassurant et abstrait, s'était, pendant un mois, non pas substitué, mais glissé, fondu dans la gangue plus vaste du temps véritable. C'est peut-être là l'enjeu secret de ces lignes, essayer de transformer le football, sa matière vulgaire, grossière et périssable, en une forme immuable, liée aux saisons, à la mélancolie, au temps et à l'enfance.

C. Mon avis sur le livre
Comme dit plus haut, j'avais déjà lu deux ouvrages de l'auteur : Fuir et La Télévision, ouvrages que j'avais appréciés, au passage. Donc, je mettais quelque espérance dans ce nouvel opus et j'ai eu une légère déception, car je m'attendais à un livre entier parlant de football par la plume de quelqu'un réputé pour être un intellectuel. En réalité, le football n'occupe réellement que la moitié du livre, l'autre moitié n'ayant pour rôle de raconter la vie et "les états d'âme" de Jean-Philippe Toussaint avec quelques incursions sur le football, mais sans plus.

Donc légèrement déçu, même si, d'un autre côté, les chapitres ne parlant pas de football directement sont tout de même intéressants, notamment celui parlant brièvement de la société dans laquelle nous vivons, qui est tout simplement sensationnel...
 
D. Quelques bons passages du livre
Voici un livre qui ne plaira à personne, ni aux intellectuels, qui ne s'intéressent pas au football, ni aux amateurs de football qui le trouveront trop intellectuel. Mais il me fallait l'écrire, je ne voulais pas rompre le fil ténu qui me relie encore au monde.  (p. 7)

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Oui, 1998 est une date démodée, une date qui a mal vieilli, une date comme "périmée de son vivant", pour reprendre une expression que j'ai utilisée dans un de mes romans, une date "que le temps ne tardera pas à recouvrir de sa patine et qui porte déjà en elle, comme un poison corrosif dissimulé en son sein, le germe de son propre estompement et de son effacement définitif dans le cours plus vaste du temps".   (p. 11)

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Le football, comme la peinture de Léonard de Vinci, est cosa mentale, c'est dans l'imaginaire qu'il se mesure et s'apprécie. La nature de l'émerveillement que le football suscite provient des fantasmes de triomphe et de toute-puissance qu'il génère dans notre esprit.    (p. 11)
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C'est un curieux destin que celui de ce totem contemporain par excellence, fétiche universel et objet de toutes les convoitises , protégé dans des coffres-forts et transporté dans des malles blindées sous la garde de policiers en gilets pare-balles armés de mitraillettes, que l'on sort finalement de son écrin le jour de la finale, pour qu'il soit soulevé, et baisé, en mondovision, par les capitaines des équipes victorieuses de la Coupe du Monde, par Didier Deschamps au Stade de France en 1998, puis par Cafu en 2002 au stade de Yokohama, puis par je ne sais plus qui en 2006 à Berlin...  (p. 26)

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Le football permet non pas d'être nationaliste, il y aurait là une connotation politique détestable qui ne m'effleure même pas, et pas même patriote, mais chauvin, j'entends par là un nationalisme pas dupe, au deuxième degré, un nationalisme ironique, l'oxymore est parfait, il n'y a pas de termes plus antinomiques, la séduction de l'adjectif semble contredire ce que le mot peut avoir de déplaisant ou, pour tout dire, un nationalisme enfantin, de l'ordre d'une vantardise primaire, une fanfaronnade euphorique et gamine : Vive la Belgique !  (pp. 27-28)

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Je suis, le temps d'un match, dans un état de confort primaire, d'autant plus savoureux qu'il s'accompagne d'une régression intellectuelle assumée. Je suis de parti pris, je suis hargneux, véhément, combatif, j'insulte l'arbitre, je l'apostrophe, je l'invective. Je voue l'adversaire aux gémonies. Je laisse libre cours à des pulsions de violence et d'agressivité qui n'ont normalement pas leur place dans ma personnalité. Je consens à la bêtise et au prosaïsme. Je me régale - appelons ça une catharsis.   (p. 28)

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Essayer de lui expliquer que, dans un certain sens, on pouvait considérer que les écrivains sont des artistes. Non, cela nous aurait menés à de trop longs débats sémantiques et casuistes, potentiellement sulfureux  et polémiques. Alors, être impertinent et lui répondre avec insolence qu'il n'y a pas que les joueurs de football, de nos jours, qui étaient des artistes.  (p. 34)
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L'intérêt que l'on porte à un match de football tient essentiellement à un rapport particulier au temps, un rapport d'adéquation exacte, de simultanéité parfaite entre le match qui se déroule et le passage du temps. Le football ne supporte pas le plus petit écart, le plus petit décalage, et c'est précisément parce que le football se fond si parfaitement dans le cours du temps, qu'il épouse à ce point son passage, qu'il l'habite aussi étroitement, que, pendant que l'on regarde, il nous apporte une sorte de bien-être métaphysique  qui nous détourne de nos misères et nous soustrait à la pensée de la mort.   (p. 35)

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Pendant que nous regardons un match de football, pendant ce temps si particulier qui s'écoule, alors que nous sommes au stade ou devant notre télévision, nous évoluons dans un monde abstrait et rassurant, le monde abstrait et rassurant du football, nous sommes, le temps que dure la partie, dans un cocon de temps, préservés des blessures du monde extérieur, hors des contingences du réel, de ses douleurs, de ses insatisfactions, où le temps véritable, le temps irrémédiable qui nous entraîne continûment vers la mort, semble engourdi, et comme anesthésié.   (p. 36)

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Le football vieillit mal, c'est un diamant qui ne vit que dans le vif d'aujourd'hui.  (p. 38)

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Les mots, peut-être, ont le pouvoir de réactiver la magie du football, non pas les mots des articles de presse qui racontent les péripéties du match de la veille, textes qui se démodent aussi vite que les matchs qu'ils décrivent, mais les mots de la poésie, ou de la littérature qui viendraient effleurer le football, saisir son mouvement, caresser ses couleurs, frôler ses sortilèges, flatter ses enchantements, qui prendraient le football pour motif, parleraient de sa fluidité et de l'élasticité des flux et reflux des vagues offensives et défensives qu'on observe de haut depuis le surplomb des tribunes.   (p. 40)

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Si, lors de ce Mondial, j'ai soutenu fidèlement la Belgique et brièvement la France, c'est toujours le Brésil que je porte dans mon cœur quand il s'agit de football - que serait le football s'il n'y avait pas le Brésil ? -, avec son jeu d'artiste, sa technique et sa grâce, sa légèreté et sa vitesse, avec ses couleurs jaunes et vertes immémoriales et ses supporters bariolés, ses reines de carnaval en bikini et diadème d'or dans les cheveux, le ventre nu et la peau palpitante et bronzée dans le soir estival, que j'ai approchées à quelques centimètres de la moiteur du stade de Kobe.    (pp. 72-73)

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Une des merveilleuses révélations de cette Coupe du Monde fut pour moi le public japonais. Alors qu'en Europe, les supporteurs de football sont majoritairement masculins, violents, racistes, pleins de bière ou avinés, au Japon, c'est un public doux et raffiné, sensible, intelligent et cultivé, ou, pour le dire différemment, en Europe, le football est une affaire d'hommes, tandis qu'au Japon, ce serait plutôt, comme dans les naufrages, les femmes et les enfants d'abord.  (p. 78)

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Qu'est-ce que créer aujourd'hui, dans le monde dans lequel nous vivons ? C'est proposer, de temps à autre, dans un acte de résistance non pas modeste, mais mineur, un signal - un livre, une œuvre d'art - qui émettra une faible lueur vaine et gratuite dans la nuit.  (pp. 100-101)

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Ce que je faisais, en poursuivant, avec obstination, mon travail d'écrivain, depuis trente ans, c'était simplement m'efforcer d'affirmer une voie humaine possible, un chemin, une attitude, une finesse, une ténuité, une douceur, une dignité.  (p. 101)

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Où est l'idéal ? Les faux-semblants nous leurrent, les repères nous abusent, même les faisceaux des phares les plus puissants tournent sans laisser de trace dans la lumière aveuglante de la vulgarité [...] Comme le dit Hannah Arendt, l'homme est bien dans la situation de celui qui est confronté à un temps où "le domaine public a perdu le pouvoir d'illuminer". Un temps où nous ne nous sentons plus "éclairés" selon l'ordre des raisons ni "radieux" selon l'ordre des affects".  (p. 103)

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