dimanche 30 avril 2017

Excusez les fautes du copiste - Grégoire Polet



Excusez les fautes du copiste
 
Grégoire Polet




Bonjour à toutes et à tous,
 
En ce dernier jour du mois d'avril, je vous propose un court roman d'un auteur belge relativement prolifique : M. Grégoire Polet. Il s'agit de son second roman, centré sur le milieu artistique sous deux de ses formes principales : la peinture et la musique classique.


A. Caractéristiques du livre

Titre =  Excusez les fautes du copiste 
Auteur = Grégoire Polet
Edition - Collection = Gallimard  pour l'édition originale, Folio pour l'édition utilisée.
Date de première parution =  2006
Nombre de pages =  159 pages


Note pour l'essai = 14 / 20

 
B. Quatrième de couverture

Un artiste inaccompli, menant une vie solitaire sur les sables du Nord, va se révéler, par un enchaînement de circonstances presque fortuites, un faussaire prodigieux...

Confession jubilatoire d'un génie de la copie, récit mené de main de maître, Excusez les fautes du copiste, nous convie à une réflexion pleine d'une ironie mélancolique sur l'art, la vérité et le mensonge.


C. Mon avis sur le livre

Dans ce roman de ses débuts, Grégoire Polet nous raconte la petite histoire d'un faussaire de génie dans une prose simple, facile à lire et à comprendre, dans laquelle il insère des petits commentaires intéressants, qui invitent à la réflexion sur le monde de l'art, sur sa justice, sur sa vérité, que l'on peut aisément transposer à notre vie de tous les jours, en dehors de toute considération artistique. De plus, ce roman est intéressant de bout en bout, jusqu'à l'épilogue qui consiste en un ultime rebondissement inattendu.

Un court roman très intéressant, que je peux recommander à ceux qui s'intéressent au monde de l'art et qui aiment les petites réflexions formatrices.


D. Quelques bons passages du livre
 
Aurais-je cru pouvoir, un jour, raconter ma vie avec sincérité ? À quelqu'un qui m'écoute honnêtement ? Je suis heureux de ma situation, que peu de monde m'envie, probablement, et qui m'offre cette occasion rare dans la vie d'un homme. C'est un grand délice, un grand moment d'exaltation aussi, de n'avoir qu'un souci et qu'une seule occupation : produire la vérité toute simple, en toute liberté.  (p. 13)
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Parfois, je me dis qu'il est téméraire de distinguer le parfaitement raté du parfaitement réussi. Il y a quelque chose de parfait dans les deux, une même force obscure qui les pousse et les fait fatalement sortir de l'ordinaire, et les deux destins, peut-être, se confondent.  (p. 14)
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Réussir aussi mal, c'est s'engager dans une voie où l'on est manifestement destiné à être aussi mauvais et dont un échec plus franc nous aurait judicieusement détournés. J'ai magnifiquement raté ma réussite.  (p. 17)
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Ce qu'Emile me fournissait le plus souvent, c'était de la littéraire fin XIXe, début XXe. C'était la période la plus facile, à l'époque, pour les bouquinistes, qui récupéraient les fonds de grenier des grands-mères décédées et où ces livres-là étaient en si grand nombre qu'ils en devenaient presque sans valeur sur le marché du livre ancien. Je ne manquais pas de place, dans mon immense maison, pour accumuler les volumes sur d'interminables étagères, à tous les étages et dans toutes les chambres. Je ne manquais pas de temps non plus, et je lisais énormément. (p. 22)
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Relire, c'est une activité curieuse. D'abord, on reconnaît le livre comme un vieux copain, on se souvient, on le prévoit, on s'étonne de ce qu'on avait oublié, on y trouve de nouvelles choses. Puis, quand c'est la troisième, la quatrième fois, on le connaît si bien qu'on y entre comme dans un lieu familier, comme chez soi. C'est reposant.  (p. 24)

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Emprunter de l'argent, c'était inviter les banquiers à mettre le nez dans mes affaires.   (p. 40)

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L'incroyable amour que m'inspirait cette figure de femme enceinte repassant le linge coloré faisait que je ne tolérais pas la moindre différence entre les deux images, la moindre modification, la moindre altération du modèle.   (p. 54)
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Il riait et il m'affirmait qu'aucun artiste n'arrivait à maturité sans passer par une crise mystique.  (p. 64)

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Du génie : le mot dont tout artiste attend qu'il émerge tout spontanément, un jour, du cœur de quelqu'un, devant son oeuvre, qui ne sache exprimer son impression autrement que par ce divin terme.   (p. 64)

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Je copiais tout. Toutes les époques renaissaient sous mon pinceau. Emile et Max faisaient d'inépuisables efforts de recherche pour dénicher et élucider tous les éléments imperceptibles qui font la vérité d'une époque.   (p. 70)

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En revenant à l'atelier, sur les trottoirs déserts de cette ville où je n'avais encore aucune habitude, étranglement funambulesque entre l'infiniment petit de la province et l'infiniment grand de la mer, je fus pris, comme il était prévisible, d'une grande détresse et d'une puissante mélancolie. Je conçus que j'avais un choix à poser : pleurer ou foncer. Il fallait soit faire demi-tour, rentrer à la maison, tout abandonner et chercher à redevenir un enfant en vieillissant, submergé par le passé; soit marcher, aller de l'avant, faire comme si j'avais vingt ans, aucune attache, et ne penser qu'à moi. Isabelle n'avait plus besoin que je pense à elle, au contraire. Elle avait besoin de quelqu'un qui lui donne l'exemple d'une vie indépendante, libre, sans compromis lâche avec les conventions sociales et les sécurités morales. C'était le moment d'être jeune autant qu'elle, et d'accepter les risques.    (p. 94)

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Enterrer son père, c'est un évènement important dans la vie d'un homme. Moi, cela ne me fit presque rien. Et c'est cela surtout qui me marqua.
Je devais avoir l'air très troublé à l'église, au cimetière, et les apparences, d'une certaine manière, étaient sauves. Mais ce qui me troublait, ce qui me blessait, c'était la misère de cet enterrement vide et froid, l'absence palpable d'amour et même de véritable déchirement. Le prêtre priait pour un paroissien qu'il n'avait jamais vu, une âme abstraite et le symbole noir du cercueil.  (p. 105)

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Oublier, évidemment, c'était une illusion. Je ne savais trop que faire ni où mener mes pas. Je ne voulais pas que cette journée à Bruxelles ressemble à un pèlerinage de nostalgique. J'avais décidé, naguère, de foncer et d'aller de l'avant. Il ne fallait pas, maintenant, céder à la tentation contraire.  (p. 109)

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Si je devais rester sans contact avec le rabatteur, c'était probablement pour que je reste ignorant de la somme qu'il payait. Je devais être la gentille poule aux œufs d'or, le naïf qui se contente d'une bonne poignée de graines quotidienne et qui caquette de plaisir autour de ses bons maîtres. (pp. 132-133)

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À quoi bon me révolter, faire éclater la vérité, si c'était pour perdre tout, absolument tout ? Y a-t-il un ami sans défaut ? Ce qu'ils faisaient à mes dépens n'avait-il pas cependant constitué la planche de salut de toute mon existence ? Ce qu'ils me faisaient perdre ne m'avait-il pas aussi rapporté tout ce que j'avais gagné ? Ils profitaient de moi, mais n'en avais-je pas tant et tant profité ? Et n'était-il pas ridicule pour un faussaire de s'offusquer d'un mensonge qu'on lui faisait ? 
Non, j'aurais été ingrat et stupide de ne pas assumer qu'il y ait des mensonges en amont des mensonges que moi-même je déclenchais en aval. La société absorbait mes faux tableaux, les acheteur, les musées, le public en jouissaient sans complexe, et je trouvais cela très bien.  (pp. 133-134)

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Il ne faut pas confondre la vie et les contes de fées. L'innocence et la pureté sont des facettes, des moments dans un processus complet, des états passages et casuels d'un système en permanente métamorphose, comme le reste, ni plus ni moins que le reste. Le vrai, c'est un point de vue, ou une réalité fortuite ?  (p. 134)

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Le vrai, le faux, ce sont des inventions commerciales, des plus-values de marchands, des mensonges de maquignons, des arguments d'hypocrites. C'est une manière de créer des supériorités, de justifier des exclusions, d'exagérer des amours, d'exacerber des haines. Une manière de fonder le bonheur des uns sur le malheur des autres. Une raison de nier l'égalité, d'empêcher la fraternité, de miner la paix et de justifier les guerres.    (p. 135)

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Mais aussi vrai que le bonheur n'est pas avare, le malheur n'est pas économe non plus. Il n'épargne rien.  (p. 138)

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L'art, le Grand Art, ne m'avait jamais accueilli, et j'avais trouvé ma place en me faisant l'agent secret, l'espion, le traître qui, de l'extérieur, intervient et commande son centre intime. Je n'étais pas un artiste, mais on admirait mes oeuvres sous le nom de Claus et de De Groux. Et bientôt, des visiteurs du monde entier m'admireraient sans le savoir sous le nom de Magritte, de Delvaux, et de tant d'autres.

 
 
Tel était mon destin. Une sorte de Masque de fer; un Triste Sire, un négligé, un homme du secret. Au fond, je ne ressemblais à personne plus qu'à Dieu. À ce Dieu dont les oeuvres sont attribuées par le grand commerce de l'esprit - je veux dire : la science - à d'autres facteurs que lui. J'étais comme la Providence, et certains  ne m'attribuaient rien - au fond, les plus naïfs -, et certains m'attribuaient tout - les plus sceptiques, ceux qui soupçonnent toujours le faux et qui ne voient rien sans renifler l'arnaque, la manipulation, le complot.   (p. 156)

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J'eus le sentiment d'avoir trouvé ma place dans la grande Histoire de la Peinture. L'artiste ultime, dont la création est destruction. Le génie qui anéantit et fait proliférer.   (p. 168)

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1 commentaire:

  1. Waow tu ne crains pas passer du temps pour les citations, toi ! ;-) J'ai entendu le nom de cet auteur pour la première fois cette année. Pourtant, comme tu le dis, il a déjà publié quelques livres.

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