mardi 7 mars 2017

L'homme de ma vie - Yann Queffelec



L'homme de ma vie
 
Yann Queffelec




Bonjour à toutes et à tous,
 
En ce début du mois de mars, le papier que je vous livre céans est une critique du dernier livre de Yann Queffelec, l'Homme de ma vie, dans lequel il se livre sur les rapports si compliqués qu'il entretenait avec son père, l'écrivain Henri Queffelec.


A. Caractéristiques du livre

Titre =  L'homme de ma vie
Auteur = Yann Queffelec
Edition - Collection = Editions Guérin
Date de première parution =  2015
Nombre de pages =  247 pages


Note pour l'essai = 15 / 20

 
B. Mon avis sur le livre
Je me suis motivé à lire ce livre, après avoir adoré le livre qui valut à l'auteur le Prix Goncourt, à savoir Les Noces barbares et après que l'auteur ait, quelques années auparavant, dans une émission nommée La parenthèse inattendue (animée par Frédéric Lopez) où il évoquait déjà les rapports difficiles avec ce père si imposant.

Dans ce livre, Yann Queffelec manie avec brio les sentiments et ressentiments de tous ses personnages : ce roman autobiographique raconte, en réalité, l'histoire de ce fils si méprisé par ce père aussi grand par la carrure que par le talent, et les efforts vains de ce fils qui s'acharne tout de même, comme n'importe quel homme, à aimer et à essayer de se faire aimer de son père, du début à la fin de la vie de ce dernier.

Point positif particulier pour la retranscription de certains évènements de cette vie hors du commun que fut celle de Yann Queffelec, car ces évènements traduisent avec brio ce rapport si compliqué avec ce père cyclothymique, tantôt aimant, tantôt méprisant envers ce fils cadet de la famille. Les évènements les plus marquants sont notamment ce voyage en Scandinavie où le père Henri semblait s'être étrangement adouci (mais ce n'était que passager) et lorsque Yann obtint le Goncourt qu'Henri (le père) n'avait jamais reçu. Résultat : un appel téléphonique laconique et plus d'un an de bouderie de la part du père (jaloux, certainement).

Seul petit écueils de livre : je trouve assez inintéressant que Yann Queffelec nous raconte, dans certains chapitres, sa vie de navigateur, car elle est assez hors propos et ne coïncide ni avec les rapports père-fils, ni avec sa vie d'écrivain.

En somme, si vous aimez les biographies d'auteurs, les rapports père-fils compliqués et l'écriture de Yann Queffelec, je vous conseille de dévorer ce roman que j'ai beaucoup aimé.


C. Quelques bons passages du livre

Mon père, un Finistérien pure souche, était grand, blond, les yeux bleus, des mains d'archange. Il parlait français, grec, latin, breton...Breton, non, d'ailleurs, il en souffrit tout sa vie. Il avait grandi à Brest dans un gynécée de plein-vent, quatre étages où ne vivaient pas moins de huit femmes à sa dévotion : sa mère, deux grands-mères et cinq sœurs dont la grâce atypique divisa toujours l'opinion.  (p. 15)
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À cinq ans, je deviens le souffre-douleur du grand Bouéboué, et pour un paquet d'années. Mode opératoire : il me punit jour et nuit sans témoins - exécuteur innocent des basses œuvres de papa. Si je me plains à maman, la punition s'envole, augmentée de sévices inédits.  (p. 26)
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Le rire de maman vaut toutes les fontaines où j'ai pu me désaltérer au cours de ma vie.  (p. 35)

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Plus encore que les cabinets, le Bureau qui m'attirait. Le Bureau de papa. Il ne s'y passait pas grand-chose apparemment. Une table, une armoire, un fauteuil, un lit, des bouquins partout, des rideaux verts à moitié arrachés, tous cordages ballants. Maman parlait sans cesse des "personnages" de papa. Ils étaient donc là, mais où ? Les marionnettes, la vieille demoiselle grippe-sou, le recteur de l'île de Sein, la soutane du recteur de l'île de Sein, le bâton sanglant du gars du bois, la souris borgne de Dinguebidon ? Où ça ? Comme le Méchant Monsieur, j'imagine, cachés là où on les voyait pas, où seul papa savait qu'ils étaient.  (p. 44)
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Blague à part, je ne défends pas la fessée. J'exècre la pédagogie des voies de faits, les prétendues vertus éducatives de l'ironie, l'humiliation pour la beauté d'un geste qui fait rire la galerie des frustrés. Tout ce qui ressemble à l'hégémonie du grand sur le petit me fait horreur.   (p. 125)
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Étrange, certains jours, comme on peut s'attacher à l'homme qui vous reproche d'être né. 
(p. 131)
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Que penserait-on si je devenais écrivain, je veux faire écrivain. On dirait : il se prend pour son père, hou ! hou ! et il écrit comme un cochon, hi ! hi ! Un cochon à pattes de mouche, ha ! ha !... Tout le monde se moquerait. Écrivain est un mot trop grand pour moi. Comme le veston Roberty qui sent la sueur du géant aux yeux bleus que j'appelle papa. Ecrivain est mot géant pour géants. J'essaie de le rapetisser. Je ruse avec le bon Dieu qu'il faut vouvoyer dans ses prières, au début des années soixante : faites de moi un poète, un grand poète maudit...Ce n'est pas un métier, la poésie, la malédiction, mais Baudelaire et Musset ne faisaient rien d'autre, et Villon non plus. Je n'ai aucune idée claire de la façon dont je m'y prendrai pour gagner ma vie tôt ou tard, mais je m'y prendrai comme eux, Baudelaire, Musset, Rimbaud. Et moi aussi, j'aurais les yeux bleus.  (p. 132)
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Et le lendemain matin, quand le téléphone sonna dans la maison, ce fut encore moi qui dus aller répondre, papa ne se levant pas.
Le Bureau baignait dans une clarté d'aurore et l'on voyait par-dessus les frondaisons du parc Montsouris les traînées roses du jour naissant. Aucun pressentiment, toujours pas. Je répondis en effet que j'étais M. Queffelec, oui Madame, c'est bien moi. Et la voix prononça des phrases comme au théâtre, avec douceur, mais je n'eus pas le temps de leur donner un sens, car papa me prit le téléphone des mains, pour ne pas dire qu'il me l'arracha, et je sortis du Bureau.
[...]
Je suis désolée, M. Queffelec, mais votre femme n'a pas passé la nuit.
Ma femme ! Ô ma chère maman.  (p. 151)
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Ne sois pas orgueilleux, frérot, je t'en prie. Grandis-toi de la pensée d'être le premier à rompre la glace entre vous, tu seras payé de ton courage au centuple. Et ne crains pas sa réaction. C'est contre les falaises les plus escarpées que les vagues se brisent le plus violemment.   (p. 161)

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Le père : Tu t'es pris un sacré bouillon ! dit-il sans me regarder, courbé sous le poids des chèques qu'il a dû signer pour me sortir du pétrin, chaque fois qu'un de mes voiliers tournait au fiasco. Et soudain, j'ai tout son regard dans les yeux comme s'il me noyait...Ton frère, dit-il d'une voix rauque, à fleur de sang, ton frère aîné. Tu n'avais qu'à l'acheter avec ton frère aîné - ton bateau ! Tu n'en serais pas là...  (p. 180)

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Un lundi matin, retour de Sausalito, je  reçus le prix Goncourt [...] Au bout d'un an, je fus la proie d'une intutition qui m'ordonnait de téléphoner à papa - Port Royal 97 33 - toutes affaires cessantes. Eh bien le croirez-vous, mais j'eusse été mieux avisé de continuer mes petites affaires dans mon coin, car il restait buté sur l'idée fixe d'un Goncourt qu'il avait du mal à digérer. Il avait rencontré Jean-Edern Hallier, et Jean-Edern Hallier lui avait dit tout de go que le père avait plus de talent que le fils...Ah bon, papa, il t'a dit ça ? Oui, à brûle-pourpoint. Et moi je lui ai répondu. Me prends pas pour un con ! Ah bon, tu lui as dit ça ?...  (p. 188)

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Il prend son temps. il fait ce geste rituel propre aux écrivains comme aux tueurs à gages, plongeant la main dans sa veste à la recherche de l'arme de poing. C'est un stylo l'arme de papa depuis ses premières écritures au lycée Kérichen de Brest, l'arme de papa. Tiens, ce n'est plus un Waterman. C'est un Parker noir à plume de fer, un stylo qui fait ricaner un marchand de Jaguar ou de 456(p. 200)

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J'ai du mal avec la réalité. Je cherche à la ployer quand elle me contrarie.  (p. 205)

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Depuis que je suis né, papa, je vis enchaîné à une certitude : mon père ne m'aime pas. Mon père a vécu ma naissance comme une injustice, un châtiment, il s'est vengé sur moi. Mon père avait dit à maman après la naissance de Tita : plus d'enfant, belle mignonne. Pas de cadet chez moi. Un fils, une fille, ça suffit. Le fils pour moi, la fille pour toi, Dieu est bien assez grand comme ça, et moi j'ai du boulot. Et maman lui avait dit : promis, Henri, plus d'enfant. Et là-dessus je suis né, grandes oreilles, grande bouche. Au moins tu as pu te marrer avec ta sœur dans les fêtes de famille...Oh les gorges chaudes ! Oh le vilain pas beau qui s'est trompé de famille !  (p. 215)

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Je suis à genoux en train de bidouiller dans l'anneau quand on me tape sur l'épaule. Je me retourne et vois des gros yeux lunaires dans la nuit. Quelqu'un se penche sur moi : "TOI, CHÉRI, T'AS UNE GUEULE D'ÉCRIVAIN."
[...]
Elle s'appelait Françoise Verny, directrice littéraire de Gallimard ! Je ne l'ai su qu'après. Elle a dit : venez dîner demain soir à l'hôtel Castel-Clara, ton copain et toi. Les autres clients iront manger des crêpes ailleurs.  (p. 222)

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On pense à tout quand on est grand-père...Un art, pas vrai ? L'art de vieillir, d'oublier, d'aimer ce bout de chou que l'on cherchait à briser menu dans le temps.  (p. 231)

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