jeudi 16 février 2017

Je cherche l'Italie - Yannick Haenel



Je cherche l'Italie
 
Yannick Haenel




Bonjour à toutes et à tous,
 
En ce surlendemain de la Saint-Valentin, je vous offre un papier sur un roman qui traite d'un des plus beaux pays du monde : l'Italie mais aussi de ses œuvres d'art et ce, d'une manière un peu particulière à voir dans la critique. Ce roman s'intitule Je cherche l'Italie et est écrit par le romancier Yannick Haenel.


A. Caractéristiques du livre

Titre =  Je cherche l'Italie
Auteur = Yannick Haenel
Edition - Collection = Folio pour la version poche (Gallimard pour le grand format)
Date de première parution =  2015
Nombre de pages =  204 pages


Note  = 13 / 20

 
B. Description de l'œuvre (Quatrième de couverture)
   
J'ai vécu à Florence entre 2011 et 2014. Découverte éblouie d'une ville d'art, entièrement tournée vers ses fresques, ses sculptures, ses églises. Choc simultané de la crise, qui frappe avec violence les Italiens et dévaste leur culture.
 
En me consacrant à l'Annonciation de Fra Angelico ou au Déluge de Paolo Uccello, je redécouvre la passion politique. Comment trouver une voie libre, un intervalle dans un monde ruiné ?
 
Éclairage sur les naufrages de migrants à Lampedusa, hommage à saint François d'Assise, journal de lecture de Georges Bataille, ce livre est un récit initiatique : une aventure en temps de crise.
 
C. Mon avis sur le livre
Plusieurs choses avaient provoqué en moi l'envie de lire ce livre : la première est évidemment le titre, car, comme les fidèles du blog le savent, je suis un amateur chevronné de l'Italie et de sa culture. La seconde raison est la suivante : j'avais déjà lu un livre de Yannick Haenel, À mon seul désir, une sorte de réflexion philosophique à travers la description des tapisseries de La Dame à la Licorne, dans le cadre d'un cours universitaire. J'avais apprécié ce livre, malgré la difficulté inhérente à son langage d'écriture...

C'est donc avec ce constat que j'ai commencé le livre que je vous présente.

Je peux donc vous dire que, dans ce livre, on retrouve tous les ingrédients qui font la littérature de Yannick Haenel.

- Des réflexions critiques sur la société actuelle qui sonnent juste, notamment sur la ruine culturelle et politique (malheureuse) de l'Italie.

- Des réflexions sur l'art en général qui ressemblent, néanmoins, à ce que l'on pourrait appeler un "Syndrome de Stendhal", ce qui constitue un point faible du roman : en résumé, l'auteur est tellement émerveillé à l'admiration des différentes toiles, architectures et sculptures italiennes que sa réflexion en devient quelque peu opaque, quelque peu incompréhensible pour le lecteur lambda, ce qui un certaine habitude chez lui, comme j'ai déjà pu le constater dans À mon seul désir, ce qui est dommage...En effet, à plusieurs reprises, j'ai dû relire certains paragraphes à plusieurs reprises pour comprendre où il venait en venir, surtout quand il fait référence au grand théoricien de la littérature, Georges Bataille.

En somme, un livre très intéressant sur l'Italie, sa politique, sa culture qui se meurt et des réflexions philosophiques de l'auteur sur ses œuvres d'art. Intéressant mais qui est parfois difficile à lire pour un lecteur lambda, ce qui est un peu dommage, car un livre sur l'Italie et ses beautés mériterait parfois d'être plus clair...


D. Quelques bons passages du livre

J'attendais tout de l'Italie : des aventures et du repos; des sensations de feu; de l'apaisement. Je désirais une vie large et bleue, loin des angles morts de la France. Je n'avais absolument aucun but : juste du temps, et une soif immense d'églises, de fresques, de sculptures; comme le narrateur dans Proust, je brûlais d' "inscrire les dômes et les tours dans le plan de ma propre vie."  (p. 11)
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Je me disais : si l'Italie est ruinée, si ça va mal dans ce pays, c'est peut-être parce qu'on y est séquestré dans le ridicule - hypnotisé par la souriante vulgarité de Berlusconi, rabaissé par son inepte slogan. Car rien n'est plus vil, me disais-je, que la répétition de ces deux syllabes : "BUNGA BUNGA"; et si un tel doublon primal était censé suggérer le caractère des soirées de Berlusconi, il ressemblait pourtant moins à un cri de ralliement en faveur de l'orgie qu'à une proclamation de souillure. "BUNGA BUNGA", ça faisait un peu penser à "BLING BLING", mais en beaucoup plus toxique : là où la frime du Président de la République Française ne parvenait qu'à encrasser les rouages, la désinhibition berlusconienne infectait le fonctionnement-même de l'Italie, elle allait plus loin encore dans l'abjection : elle s'employait à salir, à avilir la culture italienne, et non seulement à chier sur la tête de chaque Italien, mais à lui faire avaler sa merde.   (p. 21)
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Le ciel est un désert qui oublie de sourire.  (p. 34)

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Au fond, contempler la porte du Paradis ou le mur d'Acab me transmettait à une vérité semblable. Je n'avais jamais autant regardé les murs. Je n'avais jamais été aussi libre. Car "être libre" n'a peut-être de sens que si on l'est pour rien. Les libertés qui s'attachent à une cause sont souvent mensongères.

La vie - la vraie vie - échappe aux proportions que nous prescrit la société. Elle ne se mesure pas, elle n'a pas d'identité; c'est pourquoi on la rencontre par hasard, en des occasions furtives où s'agrandit la pensée.  (p. 42)
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Les convulsions périodiques des marchés financiers n'ont qu'un objet : domestique ce qui, du monde, ne l'était pas encore. En absorbant la politique, c'est-à-dire le monde des décisions (et qu'y a-t-il de plus ridicule aujourd'hui qu'une "décision" ?), les marchés n'ont pas seulement limité les espérances des humains, ils ont renforcé leur assujettissement. Lorsqu'il n'existera plus aucune possibilité libre, ils auront achevé leur travail.  (p. 58)
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L'Italie, pourtant habituée au pire, ne supporte plus sa propre démence. La psychose est l'horizon de l'économie politique. Le passage à l'acte n'obtient, dans la logique du marché, aucune compensation : il se produit à perte, sa mise est terminale. (pp. 58-59)
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Lorsque je dis que j'habite à Florence, on s'extasie. Mais Florence est pour moi le nom d'un expérience où la richesse ne s'offre pas seulement selon les lois, désormais partout établies, de l'échange culturel. Bien sûr, je vis avec Donatello, Masaccio, Brunelleschi, Fra Angelico : j'ai cette chance; et bien sûr, mon rapport avec ce qu'ils ont fait de cette ville hors du commun - cette ville qui est elle-même une œuvre d'art - relève de l'amour. Mais une telle ville, parce qu'elle est inépuisable, est aussi un désert : celui que la mutation du politique fait croître à la place de chaque lieu.  (p. 59)
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Cette immense réserve d'art ne se donne pas au regard qui ne fait que passer : faire l'expérience de ce qui a lieu à Florence implique un emploi du temps vide, débarrassé de toute volonté, sans projet de "visite". Ces pierres ne se tournent vers vous qu'à la condition que rien ne s'interpose entre votre attente et ce qu'elle ouvre en vous. (p. 60)
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J'écris ces phrases tandis que l'Europe se décompose dans une nouvelle et interminable "crise", comme ils disent. Les marchés financiers se sont débarrassés de l'Histoire. Ceux que Bataille nomme les "fripouilles désemparées", et qui se croient les maîtres, simulent encore afin de sauver le poste, et viennent pleurer à la télévision, comme l'autre soir la ministre du Travail annonçant l'adoption d'une loi infâme. Voudraient-ils que les Italiens se couvrent de cendres ? (p. 97)

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Affirmer que tout a un prix revient à faillir dans les vices du consentement.  (p. 77)

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Le contraste, l'inadéquation violente entre la ruine d'un pays et la profondeur de renouveau qu'il prodigue à travers ses œuvres est le vrai sujet d'une vie à Florence.  (p. 77)

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L'économie politique ayant été vidée de toute autre perspective, il ne restait qu'une visée : celle de l'enrichissement. Les possibilités lucratives du politique tiennent au caractère servile de celui-ci : un homme politique est très simplement quelqu'un d'achetable. Tout ce qui est profitable doit avoir lieu, c'est la seule règle; et si la loi s'y oppose, on pliera donc la loi au profit.     (p. 86)

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Dans les coordonnées classiques, la faillite des démocraties parlementaires (qui accompagne l'effondrement de leurs économies) débouche nécessairement sur l'espérance révolutionnaire qui, en détruisant celles-ci, rédime le politique; mais nous ne sommes plus à l'époque des Temps modernes : dans les torsions du capitalisme, l'Histoire s'est avalée elle-même, substituant à la figure de l'horizon celle du surplace. 

À l'ère qui est la nôtre, disons celle du nihilisme démocratique, une "crise" ne produit aucun présage. Le présage n'existe plus parce que seule "la crise" existe : elle est là pour toujours, sans commencement ni fin, sans contours. On ne peut "sortir de la crise" puisque le système qui la suscite  est lui-même la crise. La crise est l'élément même de cette époque d'auto-achèvement du politique; elle est la substance neutre, illimitée, qui produit l'indifférence.  (p. 87)

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L'Italie qui semble toujours en retard, l'Italie qui est un pays vieux et lent se révèle, sur le plan des dispositifs de destruction, en avance. Elle rend lisible ce qui frappe en secret les démocraties occidentales : cette paralysie qui est devenue le mode de fonctionnement planétaire du politique, cette mort du politique qui n'en finira plus de vivre comme mort. Ainsi comme il arrive lorsque la ruse domine, sa vieillerie même fait de l'Italie un précurseur.  (p. 88)

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La crise ? On nous faisait croire qu'elle n'était qu'un accident dans l'économie politique de la planète, alors qu'elle en est la vérité même. La crise est l'autre nom du processus financier. Elle est ce qui maintient chaque phénomène sous l'emprise de la norme catastrophique. L'objectif, c'est qu'il n'existe rien en dehors de la crise.  (p. 94)

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L'aphasie d'Antonioni est historiale : c'est une manière d'endurer la destruction de l'Italie - de lui répliquer. Il n'y a rien à dire face au ravage organisé dans ce pays; Antonioni en a vécu les conséquences de la manière la plus extrême : l'Italie lui a ôté la parole. Comme Moïse face à l'idolâtrie de son peuple, Antonioni, à la fin de sa vie - et d'une manière peut-être plus profonde encore que Pasolini, plus énigmatique -, défie les Italiens. Son silence est une forme de pensée : c'est un avoir-dit glorieux.   (p. 101)

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Le monde occidental, me disais-je, a fait successivement l'expérience de trois morts : celle de Dieu, de la poésie, et du politique. Et sans doute ces trois morts ne sont-elles que les symptômes d'un seul et unique évènement, qui traverse les époques, plie chaque volonté humaine, reconfigure l'histoire - évènement dont procèdent les conditionnements qui clôturent notre "petit monde blême et plat" comme dit Rimbaud.  (p. 104)

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La politique  a pour but originel d'éviter la mise à mort, mais à chaque instant elle la favorise : l'abandon des migrants, l'organisation des hécatombes exodiques n'est que la figure d'un monde où ce que l'on nommait encore hier l'être humain s'est converti en matière transportable, négociable, monnayable.   (p. 125)

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La littérature est le contraire de la sagesse : un langage assagi est un langage déclinant, servile. (p. 138)

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Lire me fait revenir  en être, la lecture est une résurrection.   (p. 158)


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L'art comme doit-il faire battre le cœur ? Mais oui : pourquoi irions-nous former notre cœur à ce qui est aimant ? (p. 190)

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Tous ceux qui regardent des œuvres d'art sont habitués, qu'ils le sachent ou non, à les voir à travers la lumière artificielle des musées. Cette lumière nous conditionne, elle aveugle les couleurs et leurs intensités. Or, le visible n'est pas nécessairement ce qu'on voit, mais une dimension de ce que la lumière recueille. Cette dimension, il faudrait un œil nu pour la sentir. (p. 203)

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