dimanche 15 mai 2016

L'ancien régime. La 1ère femme à l'Académie Française - François Bégaudeau


 
L'ancien régime. La 1ère femme à l'Académie Française
 
François Bégaudeau




Re-bonjour à toutes et à tous.


Mon deuxième billet pour ce dimanche de Pentecôté, concerne un court roman qui traite de la féminité (encore si rare) dans cette institution, gardienne du bon-parler et des Belles-Lettres qu'est l'Académie Française, tout cela sur un ton quelque peu ironique qui raille les choix parfois insolites de cette Institution que l'on croit si sage et si raisonnée.
 

A. Caractéristiques du roman


Titre =  L'ancien régime. La 1ère femme à l'Académie Française

Auteur =  François Bégaudeau

Edition - Collection = Editions Incipit

Date de première parution = 2016

Nombre de pages =  88 pages


Ma note pour le livre = 
14/20


B. Petit mot sur l'auteur (Babelio)
 
François Bégaudeau est né en Vendée en 1971.
 
Enseignant en disponibilité, il est un grand habitué des médias, puisqu'il collabore à plusieurs revues dont les Cahiers du cinéma et a participé comme chroniqueur à la Matinale de Canal +. Il est surtout connu pour avoir été le coscénariste du film Entre les murs de Laurent Cantet, adaptation cinématographique de son propre roman, dans laquelle il tient le rôle principal, celui d'un professeur de français, dans un classe réputée difficile de banlieue parisienne. Ce film recevra la Palme d'Or à Cannes en 2008.
 
En ce qui concerne la littérature, il est l'auteur d'environ une dizaine de romans, parmi lesquels :
 
* Jouer juste, son premier, en 2003
* Entre les murs, en 2006
* La Blessure, la vraie en 2011
* Deux singes ou ma vie politique en 2013
* L'ancien régime. La 1ère femme à l'Académie Française en 2016
 
Il a également publié deux fictions biographiques, dont une sur Mick Jagger. Enfin, il a aussi publié un Anti-manuel de la littérature, en 2008, qui sera suivi de Tu seras écrivain, mon fils en 2011


+ Voir pluC. Description de l'œuvre (Quatrième de couverture)
 
Le 6 mars 1980, l'Académie française accueillit en son sein Marguerite Yourcenar. Ce fut un évènement, comme l'atteste la présence de l'épouse de Valéry Giscard d'Estaing dont même le fils aurait pu venir s'il n'avait pas eu un tournoi de polo. On se précipita. On se bouscula au premier rang. Certains se provoquèrent en duel. D'autres apportèrent des macarons.
 
C'est que, pendant plus de trois siècles, l'Institut créé par Richelieu n'avait admis aucune femme. Ce n'est pas mauvaise volonté ou bas conservatisme de la part des Immortels. C'est juste qu'ils n'y avaient jamais songé. Comment donc aurait-on pu vouloir changer la donne, alors qu'elle n'avait changé ?  On avait eu la magnanimité d'intégrer des noms féminins dans le dictionnaire, c'était déjà bien assez.
 
Et puis les académiciens avaient mieux à faire. Ils avaient à inventer le français et, du même coup, la France.
 
 
D. Mon avis sur le roman


En lisant ce livre, je m'attendais à avoir des détails sur l'entrée de Marguerite Yourcenar à l'Académie Française, des détails de l'investiture (que je n'ai pu vivre étant né dix ans après). De ce point de vue, j'ai été clairement déçu, car cette cérémonie ne prend, au plus, que quelques pages, décrivant des académiciens toujours un peu hostiles à la féminité et une Marguerite Yourcenar qui avait l'air de vraiment s'en foutre (ce qui est peut-être vrai, après tout). Donc déception pour ce pan d'attente.
 
Cependant, un autre versant du roman rattrape quelque peu la déception. François Bégaudeau se lance, selon moi, dans un véritable réquisitoire contre l'Académie française qui, jusqu'à cette nomination, pouvait passer pour le Temple du Paternalisme, car, les Immortels semblaient prêts à toutes les bassesses pour ne pas nommer une femme (que les excuses soient vraisemblables ou non), car ils avaient clairement mieux à faire et, car ils n'en voyaient vraiment pas l'utilité.
 
De plus, à la fin, il fait état du retournement de situation qui s'est opérée ces dernières années (les femmes refusent d'y aller) et se plaît à imaginer l'état de l'Académie dans vingt ans, quand, pour combler les vides, on ferait appel plutôt à des people qu'à des écrivains, ce qui est vraiment drôlissime.
 
Dernier élément qui joue clairement en faveur de ce roman, et en faveur de son auteur François Bégaudeau, c'est un style tout en ironie, qui brocarde tout l'antiféminisme, même si de temps en temps, il s'amuse à perpétrer des propos semblables (tout en gardant son ironie), pour mieux les démonter, ce qui rend ce roman absolument délectable.
 
En résumé, un chouette petit roman qui dénonce quelque peu le paternalisme de l'Académie dans un style tout en ironie et en phrase quelque peu chocs. Cependant, ceux qui espèrent en savoir plus sur la nomination de Marguerite Yourcenar sous la Coupole peuvent clairement passer leur chemin, car ils ne trouveront rien de neuf.
 
 
E. Quelques extraits du roman


Cent ans plus tôt, un édit avait déjà fait du français la langue officielle du royaume, et de François Ier le Père des lettres. En qualité de quoi il fit agrandir la Bibliothèque royale, fonda l'Imprimerie royale, imagina le Kir royal, et composa cinq poèmes, ouvrant une lignée de monarques lettrés, dont le dernier, prénommé de même, aimerait à s'entourer d'écrivains majeurs comme Régis Debray, et prendrait la plume pour rédiger La Paille et le grain, auquel succéderait L'Abeille et l'architecte, l'abeille symbolisant le miel, l'architecte et le bâtisseur, leurs noces valant pour celles du sucre et du béton dont naîtrait une nation dominatrice. (p. 13)
 
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Aussi vrai qu'il avait fait raser deux cents châteaux forts afin que des seigneurs séditieux n'en retournassent pas l'usage contre les rois qui les avaient bâtis de leurs mains, Richelieu éradiqua les patois pour imposer le françois.
 
Jusqu'ici les mal-parlants s'étaient ignorés tels. A défaut de norme à quoi contrevenir, ils ne se savaient pas contrevenants. Mal parler se peut s'il existe un bien-parler. Pour inventer l'un, il fallait inventer l'autre. Inventer la règle pour inventer l'incorrection. Dès lors, il y eut des fautes, et des gens qui pris en faute ne pouvaient ergoter car la règles est une et indivisible. Hors de question qu'on accorde le participe passé à Amiens, et qu'on le désaccorde à Bourges. Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà, eut tort d'écrire peu après un théologien fanatique. Bientôt, foi de cardinal, on parlerait le même français au-delà et en-deçà des Pyrénées. Partout sur la planète, oppression s'écrirait avec deux p.
 
Ou bien un seul
Ou bien avec deux r.
On ne savait pas encore
On n'était pas super prêt.  (pp. 20-22)
 
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L'inspiration lui vint de Florence, qui avait vu fleurir une Accademia della Crusca. Apprenant que cette Académie de la Cruche veillait officiellement à la pureté de l'italien, le cardinal fut foudroyé par une révélation. Il en va de la langue comme de l'eau, de la race, de l'âme : sa pureté est sa perfection. Et elle est d'autant plus pure qu'elle se modèle, non sur l'usage, mais sur l'esprit. Le temps était venu, non de réguler la langue, mais de la créer; tout comme Dieu avait créé, dans l'ordre décroissant, l'hébreu puis la femme.
 
Hélas, contrairement à Dieu, on ne partait pas de rien. Fondée en 1634, officialisée en 1635 après signature par Louis XIII de ses lettres patentes enregistrées par le Parlement de Paris, l'Académie Française devait donc commencer par purger la langue des ordures ramenées de son passage par les bouches populaires (pp. 23-24)

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En 1760, il vint à cet agitateur (Jean le Rond d'Alembert) la foucade de promouvoir la candidature d'une certaine Julie de Lespinasse, illustre inconnue dont le prénom laissait présager une dommageable incapacité à uriner debout.
 
S'il avait voulu provoquer son monde, d'Alembert n'eut qu'à rentrer la queue basse au temple maçonnique où son initiative lui avait été soufflée, car il ne provoqua qu'un unanime mépris. On fit savoir à ce mathématicien que si son calcul était d'obtenir les faveur de la salonnière, et qu'enfin se consomme leur amour qu'une rumeur disait platonique, il eût plus vite fait de la soumettre en l'épousant... (pp. 44-45)


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Le vrai ressort du refus n'était pourtant pas que madame de Lespinasse n'ait écrit que sur ses ovaires, ni que sa prévisible sensiblerie la rendît inaccessible à la raison, mais une interrogation aussi simple que l'habit d'Eve : pourquoi une femme occuperait-elle un siège, alors qu'une femme n'en avait jamais occupé ?
[...]
Les fleuves avaient été conçus pour accueillir les rivières, les océans pour accueillir les fleuves, les femmes, la semence de l'homme. Leur absence de l'Académie participait de l'ordre général. Et si elles y avaient été présentes, cela eût aussi participé de l'ordre général, n'en déplaise aux misogynes. (pp. 46-47)

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On vit l'Académie Goncourt offrir un couvert à Colette, qui bien sûr en abusa, reprenant du dessert, l'arrosant d'un digestif, parlant. Le quai de Conti devait-il s'arrimer à cette décadence ? Une institution triséculaire allait-elle calquer ses mœurs sur un cénacle né de la dernière pluie ?   (p. 50)
 
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Ceux qui, devant la force des Mémoires d'Hadrien, les avaient cru écrits de la main de l'empereur éponyme, avaient dû se raviser, vérification faite qu'il était mort avant la rédaction. On devait bien ce chef-d'œuvre à une certaine Yourcenar prénommée Marguerite. Franchement on ne l'aurait pas cru.
 
Ce qui avait pu induire en erreur, c'est que l'ouvrage en question n'était pas spécialement féminin. Il ne traitait ni des affres de la maternité, ni à proprement parler de maquillage. Peu de personnages y brodaient un coussin. Qu'on comprenne l'unanime stupeur devant le phénomène. Depuis que la littérature était littérature, quelle femme avait produit un livre qui en méritât le sceau ? (p. 55)
 
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Né en 1901 et mort en 1999, le philosophe Jean Guitton déterra un argumentaire qui, maintes fois opposé à l'hystérie progressiste au long des siècles, avait fait ses preuves.
 
Si l'Académie avait vécu 300 ans sans femmes, philosopha-t-il, elle pourrait vivre 300 ans plus sous le même régime. Ce grand chrétien leur donnait donc rendez-vous dans trois siècles, étant sûr qu'alors il apparaîtrait que si l'Académie avait vécu 600 ans sans femme, elle pourrait repartir pour 600 ans sous le même régime, et ainsi de suite, l'étirement progressif des reports rendant le changement chaque fois plus insolite et plus déplacé, ce qui nous mènerait tranquillement  à la fin des temps. Il en concluait que seul le tribunal du Jugement dernier avait autorité pour trancher cette affaire.
 
Et puis quel titre endosserait l'impétrante ? Une académicienne, passe encore. Mais allait-on dire un membre ? Une pair ? Un paire ? Une paire de quoi ? demanda le fauteuil 11, sans faire rire le fauteuil 12 autant qu'il l'eût escompté. D'évidence la langue ne voulait pas d'une femme sous la Coupole, et en France les désirs de la langue sont des ordres. (pp. 64-66)
 
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Chroniqueur au Figaro magazine, Jean Bruno Wladimir François de Paule Lefèvre d'Ormesson avait la conviction que les hommes naissent libres et égaux en droit d'entrer à l'Académie. Aussi avait-il été le premier supporter de Marguerite, et organisé le périple en Amérique pour informer la recluse qu'elle désirait un siège. Puis, bravant les quolibets, levant les réticences, réglant les additions chez Lipp, il avait prêché auprès de chaque fauteuil, honorant sa réputation d'humaniste toujours accueillant la nouveauté pour peu qu'elle ne fût pas communiste.
[...]
Fourvoyé dans le premier degré roturier, D'Ormesson aurait proféré sans trembler qu'en accueillant une femme, l'Institut se remettait tout simplement dans le sens de l'Histoire. Car l'Histoire a un sens. Tous les hommes ont un jour rendez-vous avec elle. Certains lui posent un lapin, d'autres répondent présents. En faisant honneur à Marguerite Yourcenar, l'Académie Française se faisait honneur à elle-même. (pp. 76-78)
 
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D'année en année s'imposa l'évidence apaisante qu'à l'Institut, l'extraction supérieure estompait la différence des sexes. Ceux des Immortels qui avaient cru que l'Académie ne survivrait pas à la mixité durent s'amender. Loin d'ébranler les murs, elle les avait consolidés. A ceux qui critiquaient l'archaïsme de ces lieux, on avait désormais beau jeu d'y signaler la présence assidue et enthousiaste de femmes dont la plupart même pas lesbiennes.
[...]
Les années 2010 virent se systématiser le rapport inverse. La plupart des écrivaines sollicitées pour combler le vide laissé par un nonagénaire firent savoir qu'elles n'étaient pas intéressées, sans le revendiquer, ni s'en excuser, sur le ton poli mais ferme avec lequel on écourte l'appel d'une télétravailleur marocain sous-payé par Orange. (pp. 87-88, 90)
 
 
 
 
 

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