dimanche 15 mai 2016

Amours - Léonor de Récondo


Amours
 
Léonor de Recondo



 
 
Bonjour à toutes et à tous.


En ce jour de la Pentecôte, deux billets au programme : le premier concerne un roman qui m'a été recommandé par un libraire de la librairie indépendante La Buissonnière à Yvetot, en Normandie. Ce n'est pas un roman que j'aurais choisi à la base, mais, très franchement, je ne regrette pas du tout de l'avoir lu, car ce livre est un chef-d'oeuvre (qui, au passage, avait notamment été couronné par le Grand Prix RTL-Lire et par le Prix des Libraires en 2015). Ce roman particulier s'intitule donc Amours et a été écrit par une jeune auteure du nom de Léonor de Recondo

A. Caractéristiques du roman


Titre =  Amours

Auteur =  Leonor de Recondo

Edition - Collection = Editions Sabine Wespieser   (En poche chez Points Seuil)

Date de première parution = 2015

Nombre de pages =  196 pages


Ma note pour le livre = 
17/20


B. Petit mot sur l'auteur (Babelio)

Léonor de Recondo est née à Paris en 1976. En plus d'être écrivaine, elle est également une violoniste de talent. Elle est notamment lauréate du concours Van Wassenaer en 2002.
 
Après son premier roman, intitulé La Grâce au cyprès blanc, publié en octobre 2010, elle signe un second roman, au début de l'année 2012, intitulé Rêves oubliés.
 
Son troisième roman, intitulé Pietra viva, sorti en 2013, connaît un énorme succès. 
 
L'apothéose arrivera en 2015, avec son quatrième roman Amours, qui obtient le Grand Prix RTL-Lire 2015 et le Prix des Libraires 2015.

  
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C. Description de l'œuvre (Quatrième de couverture)
 
Tandis que Victoire dort paisiblement dans des draps de dentelle, Anselme de Boisvaillant profite de son droit de cuissage sur Céleste, la petite bonne. Et alors que Victoire peine à donner un héritier à son mari, la bonne se retrouve enceinte. Pour sauver l’honneur de tous, Victoire prend une décision radicale : cet enfant sera le sien. Mais elle n’a pas la fibre maternelle, et le nourrisson dépérit.
 
Mue par son instinct, Céleste décide de porter secours à l’enfant à qui elle a donné le jour.
 
Quand une nuit Victoire s’éveille seule, ses pas la conduisent vers la chambre sous les combles… Les barrières sociales et les convenances explosent alors, laissant la place à la ferveur d’un sentiment qui balayera tout.
 
 
D. Mon avis sur le roman

 
Dès les premières pages, Léonor de Recondo nous plante un décor digne d'un roman de Maupassant. Tout y est : l'ambiance fin XIXe siècle, la famille bourgeoise, les petites bonnes, la campagne, les calèches, une jeune fille bourgeoise qui ne connaît pas trop l'amour, un enfant naturel entre le "patron" et la bonne...tous les éléments pour un bon roman réaliste.
 
Cependant, une histoire d'amour insolite (pour l'époque) vient pimenter ce roman vers le milieu, ce qui rend l'intrigue encore plus passionnante et nous amène, tout simplement, à ne plus décrocher du livre, jusqu'à la fin, que l'on peut qualifier de tragique.
 
En bref, ce roman est un savant mélange entre un roman réaliste à la Maupassant (je pense que le roman qui s'en rapproche le plus est Une vie) et une histoire d'amour insolite à la fin pour le moins tragique. Un roman dont on ne peut décrocher, une fois la lecture entamée, et qui, il faut le dire, mérite bien les prix qui lui ont été attribués.
 
 
E. Quelques extraits du roman

Anselme jette Céleste sur le matelas, chaque fois le même geste qui la balance sur le ventre, la tête plongée dans l'oreiller, la tignasse à portée de main. Il relève la jupe vite fait. Elle ne résiste pas, elle ne résiste plus. Il s'agrippe au chignon, serre fort la masse de cheveux. Puis il s'installe, planté entre ses cuisses, et commence. Les pieds du lit de fer grincent. Ni Anselme, ni Céleste n'entendent la plainte du lit qui supporte l'amour forcé. C'est laborieux, toujours. C'est long. Elle se demande pourquoi ces instants-là passent si lentement. Pourquoi ne pas s'évanouir pour ne rien ressentir.         (p. 11)
 
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Victoire s'est levée et a pris un livre dans les rayonnages : Madame Bovary. C'est le premier livre qu'elle a lu après son mariage. Sa mère lui en avait toujours interdit la lecture, la jugeant trop inconvenante pour une jeune fille. Elle s'était donc empressée de l'acheter à peine mariée, et l'avait dévoré. Même si elle trouvait cette Bovary un peu sotte, elle s'était délectée à suivre sa dépravation. Quand elle en avait entamé la lecture dans le salon, Anselme l'avait regardée avec des yeux ronds : "Comment peux-tu lire ces balivernes ?" Il avait même ajouté : "Ce livre est un ramassis de merde !". Elle en rougit encore. Oui, il avait bien dit cela. Victoire feuillette le livre. Pauvre Emma, pense-t-elle. A moi, il ne m'arriverait jamais des choses pareilles. Ma vie a plus de tenue, plus de sens. (p. 25)
 
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Il éprouve de la tendresse pour elle, il la considère comme un objet délicat qu'il faut choyer. Trop fragile pour procréer, semble-t-il. Ce doit être cette malédiction des Boisvaillant. Pourtant il est né, lui. Son père a réussi à faire un enfant, certes seul. Non sans peine, après des années de mariage. Il a d'ailleurs toujours connu sa mère flétrie par le veuvage et l'enfantement quasi simultanés (p. 26)

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 * Les jours passent, les semaines, aussi, et la vie se fait une place dans le ventre de Céleste. L'enfant joue des coudes, s'étire. Sainte Marie, mère du monde, protégez-nous, protégez-moi...Un matin, Céleste touche son ventre, elle ne peut éviter cette vérité qui grandit.  (p. 43)

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"Eh bien, Anselme, tu viens d'avoir la preuve que tu n'es pas si stérile ! Evitons le scandale. Gardons cet enfant, il sera le nôtre. Ne chassons pas Céleste, laissons-la nous donner sa progéniture. Elle nous remerciera de donner un avenir à cet enfant, à notre enfant. Mais, jusqu'à nouvel ordre, ne t'approche pas de mon lit !" (p. 74)

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Céleste pousse de toutes ses forces la vie hors d'elle. Point de rideaux, point d'enfants curieux. Un silence qui se fraie dans son âme. Le silence qui précède la vie, le même que celui qui précède la mort, celui de l'être, de la pleine conscience. (p. 82)
 
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Céleste, plongée dans une multitude d'émotions inconnues jusque-là, réalise qu'elle a un corps. Cette découverte est purement sensorielle. Aucune idée, aucun concept de cela. Juste une certitude : ce corps est là, il embrasse la vie, la donne, l'insuffle. Il est d'une puissance vertigineuse. Ce corps toujours nié, uniquement utilisé pour les corvées de la vie courante - souvent celles des autres -, prend une dimension nouvelle. Céleste, maintenant, peut. Son éducation, sa condition feront qu'elle n'ira pas jusqu'à vouloir. Mais cette force prodigieuse repousse d'infranchissables limites, comme celle d'aller, sans trembler, chercher l'enfant dans la chambre de madame, pour qu'il passe la nuit près d'elle. (p. 95)
 
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Se prélasser encore un peu et repenser à cette nuit. S'étirer en se souvenant d'elle. Victoire ne peut s'empêcher de sourire. Etre près de toi, te respirer. Elle reprend dans sa main le petit pochon de lavande, dont la senteur est certes éloignée de celle de la nuit passée, mais qui la replonge, par un fait mystérieux d'osmose, dans cette félicité nouvelle (p. 104)
 
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Victoire, en aimant chaque nuit Céleste, en étant aimée d'elle si follement, commence à chérir ce corps qu'elle croyait inutile. Elle ose se regarder nue, et il se révèle à elle. Elle n'a plus peur de cette image jadis morcelée. Elle devient une. L'amour lui a soudain donné une identité propre. Jusque-là, elle n'avait fait que sa mouvoir à tâtons, aveugle aux autres et à elle-même. (p. 119)
 
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"Céleste, mon amour, malgré le fait que je sois née dans une maison plus riche que la tienne, nous avons la même histoire, la même enfance. L'indifférence de mon père, et puis ma mère...Tu sais que c'est elle qui a répondu à la petite annonce d'Anselme dans Le Chasseur français ? [...] Je suis quoi ? Une chose dont on a réussi à se délester en se donnant bonne conscience ? On m'a dit : "Souris, aie des enfants !" Rien d'autre. Et, tu vois, je n'ai pas réussi. Sans toi, rien.  Ni le sourire, ni Adrien. Pourquoi nous a-t-on menti  durant notre enfance ? Sur la vie conjugale, sur tout ce qui est censé faire le bonheur d'une femme ? Mon mariage avec Anselme..." Sa voix a perdu toute illusion. (p. 149)
 
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La nuit suivante, Victoire entend Céleste qui entre et repart silencieusement avec le couffin. Elle veut la rejoindre cette fois, la prendre dans ses bras, partager ses doutes. Et l'aimer surtout. Qu'est-ce qui les en empêche finalement ? Les conventions ? Leurs éducations ? Comme elle aimerait les abandonner tous à leur sort ! S'en aller. Qu'on la laisse vivre, respirer. Victoire s'agite dans son lit, froisse et jette sur le sol sa pochette de lavande. Elle aimerait partir avec Céleste et Adrien. Loin, dans un autre pays, en Amérique, pourquoi pas ! Là où on ne les retrouverait pas. Mais vivre de quoi ? Cette réalité est terrifiante, humiliante. Son avenir financier dépend d'Anselme. Quelle injustice d'être liée à lui si étroitement ! (p. 155)
 
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Sous les tuiles en ardoise de la maison bourgeoise, quatre personnes sont couchées, seul l'enfant dort. Les autres gardent les yeux grand ouverts. Chacun dans sa pièce, chacun dans sa solitude profonde, hanté par des rêves, des désirs, des espoirs, qui ne se rencontrent pas, qui se cognent aux murs tapissés, aux taffetas noués d'embrasses - métrages de tissu qui absorbent les soupirs pour n'en restituer qu'un écho ouaté (p. 163)
 
 
 
 
 

1 commentaire:

  1. Dans une autre ambiance, j'ai beaucoup aimé son Pietra Viva (sur Michelangelo), davantage en retenue que ce roman-ci. Je l'avais perçu comme romantique, assez exacerbé dans les sentiments et sensations, mais tragique lui correspond peut-être davantage.

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