mardi 5 janvier 2016

Petite pépite littéraire - Nous étions des êtres vivants de Nathalie Kuperman



Petite pépite littéraire
 
 
Nous étions des êtres vivants de Nathalie Kuperman
 
 
 
 
Bonjour à toutes et à tous. Déjà, mes meilleurs vœux pour cette nouvelle année qui commence. Qu'elle soit remplie de petits bonheurs tant personnels que littéraires pour chacun d'entre vous.
 
Mon premier papier de cette année 2016 sera consacré à un roman que j'avais entamé en décembre 2015 et que j'avais légèrement laissé de côté pour me consacrer au roman d'Héléna Marienské, Les ennemis de la vie ordinaire, objet du précédent papier. Cet ouvrage est le roman de Nathalie Kuperman, Nous étions des êtres vivants qui, à mon sens, fait débuter mon année 2016 sous les meilleures auspices littéraires qui soient.
 
 
 
 
A. Caractéristiques du roman
 
Titre =  Nous étions des êtres vivants
 
Auteur =  Nathalie Kuperman
 
Edition - Collection = Collection Folio (n° 5340)
 
Date de première parution = 2010
 
Nombre de pages =  219 pages

Ma note pour le roman =  17/20
 
 
 
B. Petit mot sur l'auteure
 

Nathalie Kuperman, née en 1963, est auteure de romans tant pour les adultes que pour la jeunesse

Son premier roman s'intitule Le Contretemps et est publié aux Editions du Griot en 1993. Le roman Nous étions des êtres vivants, paru en 2010, est son septième roman. Son dernier roman, intitulé La loi sauvage est sorti en 2014, aux Editions Gallimard.
 
 
C. Résumé de quatrième de couverture
 
Ils étaient des êtres vivants, ils se retrouvent soudain au bord du néant social. Nathalie Kuperman fait entendre, non sans humour ni colère, leurs voix intérieures, ponctuées en basse continue par le chœur des salariés : un chant de notre époque.
 
 

D. Mon avis sur le livre
 
Ce roman de Nathalie Kuperman décrit avec énormément de justesse tous les sentiments, tous les états par lesquels passent les personnes qui sont au bord du licenciement. Les colères, les craintes, les crises de folie.
 
De plus, ce roman, qui pourrait se contenter d'une simple description sociologique et psychologique du licenciement des employés, passe par toutes les couches de la société.
 
De plus, elle décrit chaque caractère, inhérent à chaque poste, caractères dans lesquels chacun et chacune peut se reconnaître, ce qui est un talent inouï de Nathalie Kuperman : en effet, elle parle des employés comme Agathe Rougier qui vit assez mal son licenciement, elle parle d'Ariane Stein qui souhaite ne pas déménager de l'entreprise, qui passe par un coup de folie, avant de se raviser et de devenir le loup que certains craignent, elle parle, elle parle de Patrick Sabaroff, l'employé aux dents longues qui finit sa carrière de manière inattendue.
 
Mais on parle aussi des dirigeants de la boîte comme Muriel Dupont-Delvich, la directrice générale ou encore de Paul Cathéter, le nouveau directeur, le repreneur de la boîte, dont on peut vraiment dire que sa considération envers ses employés est proche du néant.
 
De plus, ce qui fait également la force du roman, c'est le fait qu'au-delà des craintes professionnelles, l'auteure fait également étalage des sentiments de ses personnages dans leurs vies personnelles : Agathe Rougier, la petite célibataire qui vit avec son chat. Mais surtout Muriel Dupont-Delvich, la fameuse directrice générale, qui s'occupe sans relâche de son père, atteint de la maladie d'Alzheimer, ce qui rend bien plus humain le personnage qui, de prime abord, paraît fort distant et fort froid.
 
En bref, un excellent roman qui ne se contente pas de la description des ouvriers au bord du licenciement mais s'attarde également sur la psychologie des classes dirigeantes, mais aussi sur la vie personnelle de ces personnages qui en vient à être tout aussi chamboulée que leur vie professionnelle. De plus, le style également très simple, mais percutant fait de ce roman, un grand roman sur ce phénomène contemporain qui est la restructuration des entreprises.
 
 
E. Quelques phrases marquantes du roman
 
* Les yeux s'agrandissent, les doigts se tordent, les bouches se serrent. Nous attendons la suite, tendus vers une information qui n'arrivera  pas. Quelques précisions, cependant : nous allons devenir une IP Factory (nous apprenons un terme qu'aucun d'entre nous ne connaissait). Le repreneur aime l'Amérique du Nord, et nous allons être "managés" à l'américaine. On s'inquiète. L'Amérique nous fait peur soudain. Nous n'avions pas imaginé que le danger pouvait venir de si loin.  (p. 19).
 
* Il veut qu'on déménage rapidement. Mais pour aller où ? Il veut louer des bureaux dans l'Ouest parisien, il habite par-là, paraît-il. On quitterait Paris, alors. Plus dans Paris. Inquiétude, inquiétude. Il faut nous voir nous croiser dans le couloir, et nous interroger du regard lorsque les mêmes mots, vingt fois répétés, ne font plus sens.  (p. 23)
 
* Cela fait maintenant une année entière que nous sommes à vendre. Nous avons eu peur de n'intéresser personne, peur du plan social, puis nous avons fini de faire nos calculs, par nous dire que les conditions du plan étaient plutôt bonnes, et que, de toute façon, nous avons pas le choix. Certains s'étaient déjà prévu leur vie d'après : formation pour changer de métier, création d'une entreprise, chômage pendant deux ans avec un petit pactole qui laisserait le temps de voir venir, de laisser passer la crise. On attendait le grand jour, le jour des pleurs, des adieux, et peut-être éprouvions-nous quelque plaisir à rendre poignantes, par avance, ces heures où nos vies basculeraient, où nous serions tous dans le même bateau, agrippés les uns aux autres avant de nous quitter pour toujours. (p. 25)
 
* Patrick Sabaroff : Je ne vois pas le prétendu mal qui nous attend. J'ai hâte d'y être. Ca fait longtemps que je pense que nous sommes un groupe de branleurs qui ne parlent que de RTT. (p. 32)
 
* Nous ne voulions pas de cet homme, présenté comme le seul désirant relever le challenge de redresser notre société. Mais nous désirions continuer à vivre et à créer. C'est lui ou rien, nous a-t-on dit. Plutôt lui que rien, avons-nous répondu. Donc, c'est lui, nous a-t-on dit. Alors c'est bien, avons-nous répondu. C'est mieux que rien, nous sommes-nous persuadés. Bien mieux que...Bien mieux que quoi ? Pointer au chômage ? Ne plus travailler ? Ne plus se croiser le matin devant la machine à café ? Ne plus concevoir de jeux pour les enfants ? Ne plus leur écrire d'histoires ? Ne plus fidéliser les abonnés ? Ne plus passer du temps en réunions à tergiverser pour savoir quel produit proposer avec le magazine ? Ne plus mettre son môme en avant pour prouver qu'à cet âge, on est capable de ? Ne plus entraîner les non-fumeurs aux pauses clopes pour papoter de la soirée de la veille ? Ne plus exercer son pouvoir sur son équipe quand on a été nommée chef ? Ne plus être fier des couleurs d'une couverture ? Ne plus refuser un déjeuner en arguant un boulot fou, un stress énorme, une pression monumentale ? C'est avec une jouissance ignorante d'elle-même que nous nous proclamons indisponibles.  (p. 40)
 
* Nous faisons partie de cette entreprise qui, si elle n'est plus "une grande entreprise" et se nomme aujourd'hui PME, n'en est pas moins un projet, un combat, une gageure. Nous nous resservons des coupes de champagne médiocre pour oublier que, sous les masques, s'installe le renoncement. Pas si dégueu, finalement le champagne.  (p. 64).
 
* Paul Cathéter m'avait évaluée sur document, peut-être aussi en fonction de ma situation sociale (mariée, équilibrée, classe moyenne, salaire peu élevé, doit conserver son emploi), et j'ai su immédiatement qu'une enquête avait été menée sur ma personne. Laurent Berrichon avait dû être interrogé  sur mon rendement et ma promptitude à effecteur les tâches. Je suis rapide, c'est vrai, et ordonnée. Ma capacité de jugement est grande, quoi qu'en prétendent certains, et je n'hésite pas à dire ce que je pense, même lorsqu'il s'agit d'émettre. Il m'est arrivé de contester certains choix du directeur artistique... (p. 113)
 
* Lorsque j'entends la voix de Paul Cathéter, je regrette aussitôt d'avoir décroché :
- Je vous ai cherchée partout. Où êtes vous ?
- Vous étiez injoignable. Je vous ai laissé un message pour vous dire que j'accompagnais mon père en maison de retraite cet après-midi.
- Ne retournez pas la situation. D'ailleurs, je n'ai pas eu votre message.
- Je vous ai téléphoné, pourtant.
- Vous plantez les gens de la société dans un moment crucial, le jour du déménagement, alors que vous venez d'endosser les fonctions de directrice générale. Je n'ai jamais vu ça ! C'est complètement inouï !
- La date d'entrée de mon père en maison de retraite ne pouvait pas être repoussée. Il est sur liste d'attente depuis des mois.
- Je me fiche de votre père comme de ma première chemise ! Si vous voulez faire passer vos problèmes personnels en priorité, il fallait refuser ce poste !  (p. 134).
 
* J'ai lu, j'ai vu mon nom sur la liste. Plus aucune envie de plaisanter. Je fais partie des neuf employés dont les postes seront supprimés dans les six mois à venir, pour alléger la masse salariale, écrit Paul Cathéter à Muriel Dupont-Delvich, et permettre à l'entreprise de devenir rentable dès la fin de l'année 2009. Une autre charrette de neuf personnes est prévue début 2010. Il serait prématuré d'avancer des noms dans la mesure où les employés seront observés afin que l'on puisse juger de leurs facultés d'adaptation, de leurs capacités à absorber plus de travail, de leur volonté à participer à un projet, même s'il ne leur convient pas. Ils devraient le soutenir pour le mener à bien en dépit de leur opinion. Leur adhésion à la structure pyramidale qui va être établie sera l'un des principaux facteurs de décision quant à leur maintient ou non dans l'entreprise. Un directeur des ressources humaines externe à l'entreprise interviendra dès la deuxième semaine après l'aménagement pour aider les nouveaux chefs à prendre et à assumer leurs décisions.  (pp. 147-148).
 
* Licenciement siffle au-dessus de nos têtes. Licenciement. Que ce mot est doux à prononcer. Prononcez-le tout bas et disséquez chaque syllabe. C'est le mot le plus cruel et le plus sournois de la langue française (p. 182).
 
* Paul Cathéter m'a convoquée en qualité de bras droit de son ex-bras droit : je veux taper fort dès le début pour qu'il n'y ait pas de malentendus. Je me débarrasse en priorité de ceux qui ne feront pas d'histoires, m'a-t-il confié. Les autres suivront plus tard. Je joue cash, voyez-vous. D'abord, j'ai cru qu'il plaisantait. Mais non, cet homme ne perdrait pas son temps à plaisanter avec moi. Devant mon air catastrophé, il eut un petit rire. Etant donné votre statut, vous ne pouvez ignorer les noms de ceux que j'ai licenciés. C'est pour ça que je vous en parle. Mais votre réaction me laisse penser que vous allez utiliser votre clause de cession et partir travailler au pays de Oui-Oui (pp. 183-184).
 
 
 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire