lundi 19 novembre 2018

Quand Dieu boxait en amateur - Guy Boley


Quand Dieu boxait en amateur

Guy Boley
 


Bonjour à toutes et à tous,
 
Aujourd'hui, retour à la rentrée littéraire 2018 avec un roman qui figurait dans la première sélection du Goncourt et qui aurait (à mon sens) mérité un prix, quel qu'il soit. Un roman où Guy Boley nous parle de son père et ses grands-parents avec franchise, drôlerie mais aussi avec sensibilité.

Je vous présente le livre Quand Dieu boxait en amateur de Guy Boley.



A. Caractéristiques du livre


Titre =  Quand Dieu boxait en amateur
Auteures = Guy Boley 
Edition - Collection = Grasset

Nombre de pages = 176 pages

Date de première parution =  2018
 
Note pour le livre = 16 / 20

 
B. Description de l'œuvre sur la quatrième de couverture
Dans une France rurale aujourd'hui oubliée, deux gamins passionnés par les lettres nouent, dans le secret des livres, une amitié solide. Le premier, orphelin de père, travaille comme forgeron depuis ses quatorze ans et vit avec une mère que la littérature effraie et qui, pour cette raison, le met tôt à la boxe. Il sera champion. Le second se tourne vers des écritures plus saintes et devient abbé. Mais jamais les deux anciens gamins ne se quittent. Aussi, lorsque l'abbé propose à son ami d'enfance d'interpréter le rôle de Jésus dans son adaptation de La Passion  de Notre Seigneur Jésus-Christ, celui-ci accepte pour sacrer, sur la scène du théâtre paroissial, leur fraternité.

Ce boxeur atypique et forgeron flamboyant était le père du narrateur. Après sa mort, ce dernier décide de prendre la plume pour lui rendre sa couronne de gloire, tressée de phrases splendides, en lui écrivant le grand roman qu'il mérite.


C. Mon avis sur le livre

Un très bon roman dans lequel l'auteur rend un hommage à la hauteur de la vie (atypique) de son père disparu, qui fut dans une même vie forgeron, boxeur amateur et interprète de Jésus dans un spectacle paroissial. Ce qui rend le roman d'autant plus intéressant, c'est la dialectique entre la vie de ce père dans un pays rural et pauvre dans lequel il fut élevé et cette envie de s'échapper de ce paysage grâce aux mots, à la littérature...amour des mots qui anime également l'auteur.

Un roman partagé entre passages très tendres, notamment quand il parle de son père, de ses ambitions, de ses envies, de sa carrière de boxeur et surtout, de sa déchéance physique sur la fin de sa vie, et d'autres passages écrits de manière beaucoup plus piquante, beaucoup plus ironique, avec un vocabulaire plus familier et donc de manière plus drôle. Ce mélange des genres rend la lecture de ce roman d'autant plus fluide et le roman d'autant plus intéressant.

En bref, un très bon roman sur l'envie de réussir sa vie quels que soient les moyens mis en œuvre pour y parvenir, extrêmement bien écrit, partagé entre ironie et tendresse, qui aurait sans doute mérité un prix en cette rentrée littéraire.


D. Quelques bons passages du livre

Ce quartier fur toute sa vie, sa seule mappemonde, sa scène de théâtre, son unique opéra. Il y a grandit, s'y maria, procréa. Ne l'aurait pas quitté pour toutes les mers du globe et leurs îles enchantées.  (p. 15)

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Quand on a été tout à la fois père, champion de boxe et Jésus amateur sur la scène d'un théâtre paroissial, on ne se laisse pas manipuler la bite par la première cornette ou aide-soignante venue.  (p. 20)
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Il lit beaucoup mon père. Quel âge peut-il avoir ? Entre quatorze et quinze. Disons quatorze et demi, et elle n'aime pas ça, sa mère, les livres; elle dit que ça vous zigouille les méninges et que ça abîme les yeux; les histoires inventées, elles les nomme des romances de gonzesses. Raison pour laquelle elle l'a inscrit, au début de l'année, au club de boxe, pour faire de lui un homme. Elle a hésité entre ça et la fanfare municipale, et a choisi la boxe, pas envie que lui aussi finisse paf-entre-deux-wagons-comme-une-crêpe-le-pauvre, même si ça n'a rien à voir la musique et la mort, l'une ne provoque pas l'autre. Mais avec le destin, elle le sait d'instinct : il faut prendre des pincettes.  (p. 39)

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On ne choisit pas son enfance, on s'acclimate aux pièces du puzzle, on bricole son destin avec les outils qu'on a sous la main...  (p. 43)
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Décidément, les voies de la grammaire semblables à celles du Seigneur, lui sont impénétrables.  (p. 46)

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Ca fait les hommes, la boxe, affirme sa mère. Tout comme la gnôle, les tranchées, l'enclume ou le pas de l'oie. C'est pour ça qu'elle l'a inscrit au club, afin qu'il entre, en costaud, dans le troupeau des mâles, qu'il accède à l'âge adulte en gentleman couillu  (p. 48)
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On frappe ensuite les trois coups et le rideau s'ouvre. la chorale apparaît : un ramassis de vieilles filles immobiles, coiffées de chaperons grotesques, tout ce que la paroisse comporte de bigotes, cagotes, culs-bénits et autres grenouilles de bénitier.   (p. 75)
 
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Et si le théâtre antique grec lui remua les tripes, il doit admettre qu'il fut surtout bouleversé par les pièces de Shakespeare qui, malgré la violence et l'injustice qu'elles contiennent, malgré l'immoralisme ou l'immoralité dont certaines sont outrées, malgré leurs ouragans de bruit et de fureur, et leurs couronnes royales qu'on arrache des têtes en même temps que le cuir chevelu et la boîte crânienne qui les ornent, demeurent les seuls, grâce au génie du dramaturge anglais, à avoir su analyser et disséquer cet immense troupeau d'âmes que Dieu a mis au monde.  (p. 78)
 
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C'est un quartier populaire, d'ouvriers et de cheminots, on y aime la boxe, l'opérette, le musette accordéon, on n'y lit quasiment pas, la culture est une affaire d'élégants, d'oiseux, d'aristocrates. Car lire est dangereux, ça instille dans les cœurs des mondes inaccessibles qui ne portent au fond d'eux qu'envies et frustrations; ça rend très malheureux, quand on est gens de peu, de savoir qu'il existe, dans un ailleurs fictif, des vies sans rides, ni balafres, où les rires, l'argent, la paix, l'amour poussent aussi joliment que du gazon anglais.  (p. 79)
 
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Amour. Il l'épelle mentalement, s'étonne de la maigreur : trois voyelles et deux consonnes, ça ne pèse pas lourd pour les dégâts que ça fait.  (p. 91)
 
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L'église Saint-Martin des Chaprais est assez laide : il est préférable d'avoir la foi avant d'y entrer. L'architecte qui l'a conçue ne fut guère inspiré, l'ange qui guida son té a dû se prendre les plumes dans le ventilateur et se gaufrer sur la table à dessin, car c'est une bien pauvre église qu'on a là sous les yeux, indigne de la foi qu'elle prétend blottir entre ses murs.  (p. 96)
 
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Il restait prisonnier du théâtre amateur dans ce qu'il a de pire, là où l'outrance est prise pour du talent.   (p. 137)

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Très vite, il devint champion du monde des trinqueurs, catégorie poids lourds. Il ne vola pas son titre, il s'entraînait si dur.  (p. 156)

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dimanche 28 octobre 2018

La mémoire n'en fait qu'à sa tête - Bernard Pivot


La mémoire n'en fait qu'à sa tête

Bernard Pivot
 


Bonjour à toutes et à tous,
 
Aujourd'hui, petite pause dans la rentrée littéraire pour présenter un livre qu'il me tenait à cœur de lire depuis sa sortie en grand format au début de l'année dernière, mais que je n'ai acquis que le mois dernier, lors de sa sortie en poche.

Dans ce livre, Bernard Pivot, avec comme point de départ de chaque chapitre, une citation d'un livre qu'il a apprécié, nous retrace les éléments (tantôt sérieux, tantôt anecdotiques) qui ont jalonné sa vie de jeune homme, de journaliste, de présentateur de télévision et de président de l'Académie Goncourt.

Je vous présente le livre La mémoire n'en fait qu'à sa tête de Bernard Pivot.


A. Caractéristiques du livre


Titre =  La mémoire n'en fait qu'à sa tête
Auteures = Bernard Pivot
Edition - Collection = Le Live de Poche  (Albin Michel en grand format)

Nombre de pages = 234 pages

Date de première parution =  2017
 
Note pour le livre = 17 / 20

 
B. Description de l'œuvre sur la quatrième de couverture
On s'arrête tout à coup de lire. Sans pour autant lever les yeux. Ils restent sur le livre et remontent les lignes, reprenant une phrase, un paragraphe, une page. Ces mots, ces simples mots, ne nous évoquent-ils pas notre enfance, un livre, une querelle, des vacances, un voyage, la mort, des plaisirs soudain revenus sur nos lèvres ou courant sur la peau...Décidément la mémoire n'en fait qu'à sa tête. Imprévisible et capricieuse, elle aime bien déclencher sur moi des ricochets semblables à ceux obtenus par ces petites pierres plates que je faisais rebondir sur la surface étale des étangs et des rivières de mes jeunes années. C'est sans doute pourquoi elle interrompt aussi mes lectures pour des bagatelles, des sottises, des frivolités, des riens qui sont de nos vies des signes de ponctuation et d'adieu.


C. Mon avis sur le livre

J'ai eu très envie de lire ce livre, car j'admire la personne de Bernard Pivot depuis de nombreuses années, même si je suis trop jeune pour avoir pu apprécier son émission Apostrophes dont le dernier numéro a été diffusé une semaine avant ma naissance (pas de bol !). Je l'admire pour son combat pour la langue française, hors Académie, notamment avec ses livres du style 100 mots ou 100 expressions à sauver, mais aussi grâce à ses célébrissimes Dictées mais aussi pour son combat en faveur de la littérature de qualité, grâce à ses émissions ou à d'autres livres comme le beau-livre Lire ! écrit avec sa fille Cécile et publié cette année ou le livre Le métier de lire !

C'est donc grâce à cette admiration que j'ai eu l'idée de lire ce livre et je ne suis pas déçu, loin de là.

Dans chaque chapitre, grâce une phrase d'un livre qu'il a apprécié ou grâce à une citation d'un auteur qu'il a aimé, Bernard Pivot nous ouvre un chapitre de sa vie, en nous parlant de sa jeunesse, mais aussi de son expérience Apostrophes, de son expérience de président du Jury Goncourt, de ses rencontres avec les légendes littéraires du XXe siècle (et même "d'autres siècles"), mais nous fait également part, avec une écriture pour le moins malicieuse, de quelques réflexions sur la littérature et sur les auteurs mais aussi également sur son attrait pour le vin ou le football.

Ce livre, au-delà de nous ouvrir les portes de la vie de ce mythe de la télévision nous permet de rencontrer des auteurs qui font parties des classiques et de ne pas les oublier, voire de les sortir de l'oubli, comme Maurice Druon ou Jean-François Revel mais aussi de rencontrer ceux que je pourrais appeler les "éternel(le)s" comme Marguerite Duras, Céline, Colette, Romain Gary ou Jean d'Ormesson.

De plus, les évocations de certains livres donnent sincèrement envie de lire ces derniers. J'en veux pour exemple que suite à cette lecture, j'ai envie de lire Le Voyant de Jérôme Garcin ou Vie et mort d'Emile Ajar de Romain Gary.

En somme un livre fort chouette à lire, écrit avec une bonne dose de malice et un style inimitable que je recommande à tous ceux qui aiment Bernard Pivot et partagent, comme moi, son combat et à ceux qui sont amateurs des évocations de la grande littérature.


D. Quelques bons passages du livre

La grammaire et la syntaxe ont meilleure réputation que l'orthographe. Elles ont une dimension intellectuelle, elles relèvent d'un jeu savant tout en étant animées par une forme de logique, alors que l'orthographe paraît à la fois bébête et inutilement compliquée. (p. 17)

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L'arrogance ne craint  pas de s'afficher avec ses deux r, un r de mépris et un r de connerie.  (p. 18)
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Plus on supprimera d'accents circonflexes, plus on retirera de grâce zéphyrienne à notre langue. Plus on supprimera de traits d'union, plus on la rendra compacte et conventionnelle. […] Les accents, les trémas, les apostrophes, les cédilles, les traits d'union sont au français ce que sont à la mode les rubans, les boutons, les zips, les ceintures, les bracelets, les colliers, les broches. Ce ne sont que des accessoires, des pièces additionnelles, mais à la beauté de l'ensemble, ils ajoutent des variantes nécessaires et des touches de fantaisie à quoi l'on reconnaît une langue ou une collection.  (p. 18)

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Croire qu'une lettre joliment tournée touchera le cœur de la cible, c'est au fond croire à la littérature. C'est la doter de pouvoirs rationnels ou magiques. C'est être convaincu qu'elle est capable de changer le lecteur.  (p. 25)
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Le problème avec les vieux, c'est qu'ils n'écoutent plus. Soit parce que leur ouïe est un peu défaillante, soit, surtout, parce qu'ils n'ont plus envie d'apprendre. À la longue, leur curiosité s'est tarie. Ils en ont tellement vu et entendu qu'ils ne font plus l'effort de voir et d'entendre. C'est comme si leur tête était pleine à ras bord. Plus de place. Plus de place pour ce qu'ils pourraient retenir des conversations des jeunes gens.  (p. 29)

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La notoriété n'est pas un brevet d'omniscience. Il faut se méfier des tables rondes. Elles sont souvent carrées, les angles à vif, avec des tiroirs où les causeurs se font pincer les doigts.  (p. 35)
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Rien d'étonnant à ce que, de tous les animaux, le chat et le chien nous aient inspiré moult expressions et proverbes. Ils nous sont les plus proches et les plus familiers. Et comme ils nous observent plus et mieux que nous ne les regardons, il est possible qu'ils disposent eux-mêmes d'un florilège d'expressions et de proverbes nés de leurs maîtres, maîtresses, et de leurs enfants.   (p. 72)
 
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Si j'avais employé dans mes rédactions ou dans mes devoirs de philo des expressions comme "enculages de mouches", "mon œil !", on n'est pas sorti de l'auberge", "c'est kif-kif" ou "les carottes sont cuites", mes copies se seraient ornées d'épais traits rouges et d'appréciations sévères. Pas convenable, trop familier, vulgaire. Ces locutions n'étaient pas considérées comme du bon français. Dans un dialogue, oui, pourquoi pas, mais jamais dans un texte littéraire, une réflexion, une analyse.  (p. 81)
 
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Mes années de bavardage littéraire à la télévision étant derrière moi, je me promettais de lire ou de relire Platon, Virgile, Rousseau, Tocqueville, Huysmans, Jerome K. Jerome, Evelyn Waugh, Toulet, Aragon, etc. Mais j'ai embrayé avec une chronique sur les livres au Journal du Dimanche, aussitôt suivie d'une élection à l'académie Goncourt. J'étais de nouveau dans l'obligation de coller à l'actualité de la librairie, sujétion aggravée par ma curiosité de concierge pour ce qui se cache sous les couvertures.  (p. 86)
 
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Je n'ai jamais pu me défaire de cette idée stupide que Proust, quels que soient son génie et son universalité, nantit qui le cite ou s'y réfère d'une image de snob.  (p. 100)
 
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Je n'ai jamais invité pour sa beauté une femme qui avait commis un roman médiocre ou un essai navrant. Mais, à qualités à peu près égales de leurs livres, n'ai-je pas parfois donné la préférence à celle dont le charme ou l'éclat ajouterait à l'émission un attrait qui ne tiendrait pas qu'à la conversation ?  (p. 128)
 
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On croit les présidents de la République submergés, étouffés, ligotés par leurs immenses responsabilités, à la recherche d'un peu de temps pour réfléchir. Et on apprend qu'au volant d'une voiture ou sur le tansad d'une motocyclette, ils reviennent le matin d'escapades sexuelles, des miettes de croissants sur leur veste.  (pp. 130-131)

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Autographe et selfie attestent doublement de la rencontre brève de l'écrivain et du lecteur.   (p. 160)
 
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Débuter une seconde vie un livre en main, au cinéma, au théâtre ou au concert, et non pas comme la première, rougeaud, sale, affamé, en braillant dans une usine à bébés, ne serait-ce pas un progrès considérable ? (p. 170)

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Question quand même : ayant écrit Gros-câlin, Romain Gary a-t-il cherché parmi ses proches un homme qui endosserait le roman avec le plus de fiabilité ? Ou, ayant choisi Paul Pavlowitch comme doublure, a-t-il adapté son écriture à ce que sa personnalité dégageait d'étrange ou de poétique ? En d'autres termes, le physique du petit cousin, ses manières, sa conversation, ont-ils influencé les romans de Romain Gary écrits sous le pseudonyme d'Emile Ajar ?  (pp. 178-179)

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Que l'on apprécie guère le talent d'un confrère, qu'on éprouve le désir de le faire savoir, pourquoi pas. Encore faut-il ne pas se tromper et surtout ne pas exprimer son opinion avec suffisance et une cruauté qui, avec le temps, se retourne contre son auteur.  (p. 190)
 
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La télévision ne se limite pas à diffuser des informations et des opinions. Elle crée du désir, et c'est à mes yeux son mérite principal. Des désirs de voyage, de lectures, de cinéma, de sport, et même des désirs de beauté, d'intelligence , de solidarité, d'aventure, tout simplement des désirs d'autonomie, d'indépendance, de liberté. Oh, pas chez tout le monde, loin de là ! Dans une minorité, chez de rares esprits ouverts. La télévision ne créerait-elle pas du désir que chez un téléspectateur sur mille qu'elle légitimerait cette "énergie" populeuse perçue et dédaignée de Fabrice Luchini.  (p. 200)

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La télévision pourrait faire beaucoup mieux. Elle n'y sera pas encouragée si ses détracteurs ou ses incroyants se recrutent parmi les meilleurs serviteurs de la culture.  (p. 201)

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Que Druon défendît la langue française contre ses corrupteurs, quoi de plus logique. Il était dans son rôle. Mais il le faisait avec une telle condescendance, invoquant Quintilien et Vaugelas du haut de son prestige académique, qu'il agaçait plus qu'il ne convainquait. Il tenait les lexicographes du Petit Larousse et du Petit Robert pour de cyniques malfaiteurs qui font commerce des verrues qu'ils ajoutent chaque année au français. Ou, pour des sauvageons de banlieue qui ne cherchent qu'à dénaturer la langue en y introduisant des mots sans papiers.   (p. 217)
 
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Si elle ne veut pas se scléroser, peut-être mourir, une langue doit frémir, bouger, s'ouvrir, accepter l'usage, perdre des mots et des expressions, s'enrichir d'autres. Elle doit vivre comme un grand corps musclé qui s'oxygène, qui retient ce qui lui convient et refuse ce qui l'appauvrit ou l'enlaidit. Un corps qui attaque et se défend, et non pas un vieil et solennel habit naphtaliné (néologisme).  (p. 217)


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La jeunesse ne s'embarrasse pas de peut-être. Pourquoi prendre cette précaution ? On dit ou on ne dit pas. On est catégorique, voire péremptoire. Une restriction paraît être une indécision, un scrupule, une faiblesse. Les peut-être, probablement, vraisemblablement, éventuellement relèvent de la sagesse. Est-on sage à vingt ans, trente ou quarante ans ? À soixante-douze ans, oui, c'est bien, c'est mieux.  (p. 229)


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Il y a aussi que, plus le temps passe, plus je me rapproche du seul jour de la vie, le dernier d'où sont exclues l'hésitation, la réserve, l'éventualité ou l'exception du peut-être.  (p. 230)

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dimanche 14 octobre 2018

Frère d'âme - David Diop


Frère d'âme

David Diop
 


Bonjour à toutes et à tous,
 
Aujourd'hui, septième livre et sixième roman de la rentrée littéraire avec le premier roman de David Diop.

Je vous présente le roman  Frère d'âme


A. Caractéristiques du livre


Titre =  Frère d'âme
Auteures = David Diop
Edition - Collection = Le Seuil

Nombre de pages = 175 pages

Date de première parution =  2018
 
Note pour le livre = 14 / 20

 
B. Description de l'œuvre sur la quatrième de couverture
Un matin de la Grande Guerre, le capitaine Armand siffle l'attaque contre l'ennemi allemand. Les soldats s'élancent. Dans leurs rangs, Alfa NDiaye  et Mademba Diop, deux tirailleurs sénégalais parmi tous ceux qui se battent alors sous le drapeau français. Quelques mètres après avoir jailli de la tranchée, Mademba tombe, blessé à mort, sous les yeux d'Alfa, son ami d'enfance, son plus que frère, Alfa se retrouve seul dans la folie du grand massacre, sa raison s'enfuit. Lui, le paysan d'Afrique, va distribuer la mort sur cette terre sans nom. Détaché de tout, y compris de lui-même, il répand sa propre violence, sème l'effroi. Au point d'effrayer ses camarades. Son évacuation à l'Arrière est le prélude à une remémoration de son passé en Afrique, tout un monde à la fois perdu et ressuscité dont la convocation fait figure d'ultime et splendide résistance à la première boucherie de l'ère moderne.


C. Mon avis sur le livre

Ce roman nous replonge (dans la première partie en tout cas) avec un grand brio dans l'enfer de la Première Guerre mondiale avec toutes les épreuves qu'elle a pu comporter : l'appel des armes, la mort des camarades, la barbarie, la folie...Un vrai roman coup de poing qui nous permet de ne pas oublier.

Au-delà de l'horreur de la guerre, ce qui frappe également, c'est l'exactitude des clichés véhiculés par les soldats blancs à l'encontre des soldats africains qui combattaient en 14-18 : les accusations de cannibalisme, de sauvagerie, de bêtise parfois, ainsi que le traitement réservé aux Africains enrôlés.

Dans la seconde partie, quand le héros est loin de cette guerre atroce, on respire davantage, les détails scabreux ayant complètement disparu. Cependant, l'intérêt est moindre, à mon goût, même si l'introspection du personnage est plutôt intéressante.

Question style, il faut surtout passer au-dessus du style très répétitif, des nombreux mots qui comptent de nombreuses occurrences, ce qui peut bénéficier d'une double lecture : d'un sens, cela confère une certaine oralité au texte, mais d'un autre côté, ces répétitions intempestives peuvent parfois énerver le lecteur. Il faut également passer au-delà de certains détails assez scabreux et qui peuvent dégoûter ceux qui, comme moi, s'imaginent facilement le tableau de ce qu'ils lisent. Cependant, je concède que ces détails scabreux sont nécessaires si l'on veut faire un tableau réaliste de la vie de tranchée.

Bref, un roman à conseiller à ceux qui sont attachés au souvenir de la Première Guerre mondiale, même s'ils ne s'y retrouveront peut-être pas dans la seconde partie du roman.

D. Quelques bons passages du livre
Ah, Mademba Diop ! ce n'est que quand tu t'es éteint que j'ai vraiment commencé à penser. Ce n'est qu'à ta mort, au crépuscule, que j'ai su, j'ai compris que je n'écouterais plus la voix du devoir, la voix qui ordonne, la voix qui impose la voie. Mais c'était trop tard.  (p. 14)

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L'impensable est caché derrière les mots du capitaine. La France du capitaine a besoin que nous fassions les sauvages quand ça l'arrange. Elle a besoin que nous soyons sauvages parce que les ennemis ont peur de nos coupe-coupe. Je sais, j'ai compris, ce n'est pas plus compliqué que ça.  (p. 25)
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En observant les yeux bleus de l'ennemi, je vois souvent la peur panique de la mort, de la sauvagerie, du viol, de l'anthropophagie.  (p. 30)

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L'être humain cherche toujours des responsabilités absurdes aux faits. C'est comme ça. C'est plus simple.  (p. 48)
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Par la vérité de Dieu, ils pensent mal et très peu. Ils pensent que si je suis vivant après toutes ces attaques, si aucune balle ne m'a touché, c'est parce que je suis un soldat sorcier. Ils pensent à mal aussi. Ils disent que beaucoup de copains de guerre sont morts à cause de moi, pour avoir reçu des balles qui m'étaient destinées.  (p. 48)

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Il faut faire attention, quand on se pense libre de penser ce qu'on veut, de ne pas laisser passer en cachette la pensée déguisée des autres, la pensée maquillée du père et de la mère, la pensée grimée du grand-père, la pensée dissimulée du frère ou de la sœur, des amis voire des ennemis.  (p. 53)
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Penser par soi-même ne veut pas dire forcément tout comprendre.  (p. 55)
 
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Oui, j'ai compris par la vérité de Dieu, que sur le champ de bataille, on ne veut que de la folie passagère. Des fous de rage, des fous de douleur, des fous furieux, mais temporaires. Pas de fous en continu.  (p. 59)
 
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À la guerre, quand on a un problème avec un de ses propres soldats, on le fait tuer par les ennemis. C'est plus pratique.  (pp. 85-86)
 
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Par la vérité de Dieu, c'est plus facile d'être courageux quand on a une large poitrine et des bras et des cuisses aussi épais et forts que les miens. Mais les vrais courageux comme Mademba, ce sont ceux qui n'ont pas peur des coups malgré leur faiblesse. (p. 110)
 
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Je sais, j'ai compris que le souvenir de ma mère figeait toute la surface de mon esprit, dure comme la carapace d'une tortue.  (p. 136)
 
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Mon père est un soldat de la vie quotidienne qui n'a vécu que pour préserver ses femmes et ses enfants de la faim. Jour après jour, dans ce fleuve de durée qu'est la vie, mon père nous a rassasiés des fruits de ses champs et de ses vergers. Mon père, ce vieil homme, nous a fait croître et embellir, nous sa famille, comme les plantes dont il nous nourrissait.  (p. 146)

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Traduire, ce n'est jamais simple. Traduire, c'est trahir sur les bords, c'est maquignonner, c'est marchander une phrase pour une autre. Traduire est une des seules activités humaines où l'on est obligé de mentir sur les détails pour rapporter le vrai en gros. Traduire, c'est prendre le risque de comprendre mieux que les autres que la vérité de la parole n'est pas une, mais double, voire triple, quadruple ou quintuple. Traduire, c'est s'éloigner de la vérité de Dieu, qui, comme chacun sait ou croit le savoir est une.   (p. 166)
 
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